70 ans de Compas : et l’écho de Félix Lamy brûle encore…

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Par Jude Martinez Claircidor

PORT-AU-PRINCE, mardi 8 juillet 2025 (RHINEWS)- Sa voix roulait comme un tambour de carnaval dans les artères du matin haïtien. Grave, souple, ensorcelante. Une voix de stentor, sculptée dans la lave du Sud — né aux Cayes, puis monté à Port-au-Prince — qui, dès l’aube, réveillait la mémoire musicale d’un pays à la dérive mais jamais sans rythme. Cette voix, c’était celle de Félix Lamy, que tout le monde appelait tendrement Féfé, animateur mythique, orfèvre du micro, figure tutélaire d’un pan entier de la culture populaire haïtienne.

Il avait débuté très jeune dans la radiodiffusion à Radio Nouveau Monde, où ses premiers mots diffusés sur les ondes portaient déjà la promesse d’un avenir hors du commun. Mais c’est au début des années 80, au sein de la Radio Nationale d’Haïti, que la popularité de Féfé va connaître une forte hausse. Bénéficiant de la couverture nationale de la nouvelle chaîne radiophonique gouvernementale, la 4VRD, Félix Lamy s’est brillamment façonné une image de farouche défenseur du “konpa dirèk”. Sa voix chaude et son timbre si particulier dans les spots publicitaires annonçant les grands bals populaires ou les soirées dansantes étaient une garantie de succès. L’homme avait divinement maîtrisé son micro, au point de faire école. Depuis, il fut beaucoup imité, mais jamais égalé.

Alors que le compas, ce nectar sonore façonné par Nemours Jean-Baptiste, souffre en 1986 de la percée du zouk antillais, Féfé fait de la radio son champ de bataille. Sur Radio Nationale d’Haïti, il brandit son arme : « Au pas avec le compas », une émission matinale (1986–1989) qui allait inscrire à jamais son nom dans les annales musicales du pays.

À l’heure du café et des embouteillages, sa voix vibrait à travers les transistors cabossés des marchés, les récepteurs des tap-tap et les bureaux administratifs. Il ne se contentait pas de passer des disques : il scrutait, analysait, sentait, éprouvait. Chaque album des Tabou Combo, System Band, Skah Shah #1, DP Express, Frères Déjean, Volo Volo, Tropicana, Septen, Scorpio, Dynamite All Stars, Simbie des Gonaïves, L’Ensemble Select de Coupe Cloué passait sous son scalpel radiophonique. Il décortiquait les paroles, la cohérence des chœurs, les lignes mélodiques, les « ban dèyè », les roulements de tambour, les solos de guitare, les envolées des sections cuivres, la grâce ou l’insipidité des voix lead. Il comprenait la musique dans sa chair.

Avec Félix Lamy aux commandes, la Radio Nationale devenait cathédrale sonore où résonnaient les psaumes du konpa. Les envolées de Caroline et O’Zanana de Skah Shah, les soupirs mélodiques de Chagrin d’amour, les plaintes sublimes de Désolation signée System Band, l’introspection poignante de Expérience, la ferveur tranquille de La Foi du Magnum Band, les élans de liberté de Kitem fè zafè’m et Aux Antilles de Tabou Combo… toutes ces chansons trouvaient un écho sacré sur les ondes publiques.

Chaque titre, sublimé par la voix grave et majestueuse de Lamy, devenait hymne national, appris par cœur, chanté à l’unisson par une nation d’auditeurs et de mélomanes ivres de beauté.

Sous sa houlette, les plus grands musiciens devenaient des prophètes du groove : les solos incandescents de saxophone de Loubert Chancy (Skah Shah), les roulements telluriques d’Almando Keslin (Frères Déjean), les arabesques de guitare signées Réginald Benjamin (System Band)… tous ces éclats instrumentaux étaient non seulement célébrés par Lamy, mais aussi repris, fredonnés, murmurés dans les rues comme une litanie populaire.

Mais Féfé ne se limitait pas à faire entendre la voix du compas : il en était aussi la mémoire vivante, le veilleur attentif des trajectoires individuelles et collectives. Qu’il s’agisse d’un chanteur, d’un batteur, d’un tambourineur ou d’un saxophoniste, il connaissait les parcours, les affiliations, les passages d’un groupe à l’autre. Par son micro transitaient les line-up officiels des orchestres, les tournées annoncées avec solennité, les distinctions remportées par les formations ou leurs membres. Doté d’un réseau impressionnant dans le paysage musical haïtien, il s’attachait à documenter avec rigueur l’évolution des groupes, offrant au public une information structurée et continue. Ses émissions, méticuleusement préparées, visaient moins à distraire qu’à transmettre : il s’agissait de produire un contenu exigeant, susceptible d’éclairer les amateurs et de nourrir la culture musicale d’une nation.

Fort de cette connaissance intime et scrupuleuse du milieu musical, Féfé n’hésitait pas à pointer, avec lucidité et courage, les failles qui fragilisaient l’authenticité et l’avenir du compas.

Félix Lamy avait, à plusieurs reprises, soulevé le manque criant de producteurs dans l’univers du compas, un déficit qui, selon lui, offrait un net avantage aux groupes évoluant dans le genre zouk. Au cours de l’une de ses émissions, il avait mis en lumière un autre fléau : la tendance de certains producteurs haïtiens à dicter aux groupes musicaux des choix artistiques orientés vers des textes plus légers, souvent creux, répondant davantage à des impératifs commerciaux qu’à une véritable exigence musicale ou poétique.

Ce regard critique sur l’industrie musicale d’alors résonne étrangement avec les dérives actuelles du paysage médiatique, où la profusion de contenus masque trop souvent l’absence de profondeur.

Ironie du paradoxe moderne : jamais le compas n’a été autant relayé dans les médias qu’aujourd’hui. Des stations traditionnelles aux plateformes numériques, en passant par les réseaux sociaux, pullulent des émissions qui abordent, à leur manière, l’actualité musicale haïtienne. Mais rares sont celles qui héritent de la rigueur éditoriale et du souffle pédagogique que portait Félix Lamy. Trop souvent, ces formats versent dans la légèreté, le sensationnalisme ou la promotion commerciale, provoquant des remises en question sur la qualité des contenus diffusés par certains animateurs.

Cette exigence de fond et cette quête d’excellence, Féfé les portait rarement seul ; il savait s’entourer de collaborateurs dévoués qui partageaient sa vision d’une radio au service de la musique et du patrimoine. Dans cette aventure passionnée, il s’entoura d’un allié précieux : Marc Arthur Desjardins, metteur en ondes et opérateur à la Radio Nationale. Grand complice de Félix Lamy, Desjardins l’accompagnait dans ses veillées musicales, se rendant régulièrement dans les soirées pour enregistrer les performances live des groupes compas. Ces captations furent ensuite diffusées dans l’émission emblématique « Le Petit Bal du Samedi Soir ». Cette émission devint rapidement une institution, une véritable salle de bal sonore où les plus grandes formations haïtiennes vibraient à l’unisson. On racontait que certains magasins du bas de la ville de Port-au-Prince prenaient plaisir à faire tourner, en boucle, ces enregistrements dans leurs échoppes, faisant danser et rêver les passants au rythme irrésistible du compas.

Son français relevait de l’élégance classique, son créole chantait les pulsations du pays réel. Chaque spot qu’il concevait portait la précision du verbe et la densité d’un poème radiophonique. Il façonnait ses messages comme d’autres cisèlent des vers, avec souffle, rythme et image. Reste gravée dans la mémoire collective cette signature devenue légendaire :

« L’étoile que vous cherchez… si vous ne la retrouvez pas à Radio Galaxie, elle n’existe pas, tout simplement. »

Féfé portait le compas comme un étendard, le préservait de l’oubli, de l’effacement, de toute altération de son essence. À ses yeux, ce rythme relevait d’une souveraineté culturelle, d’un héritage vivant qu’il convenait de défendre et d’élever par l’excellence.

En 1990, il passe de la Radio Nationale à Radio Galaxie, station privée qu’il cofonde avec, entre autres, le Dr Yves “Dadou” Jean-Bart. Avec cette antenne nouvelle, il révolutionne la radiophonie haïtienne : qualité sonore inédite, habillage dynamique, programmation exigeante. Son émission matinale « Au rendez-vous avec la musique » fait vibrer tout Port-au-Prince. Le lundi soir, « Musique et Feeling » et, le samedi, une émission de musique live qui prolongeait l’esprit du Petit Bal, devenaient le refuge affectif d’un peuple souvent brisé, mais jamais silencieux.

Par la force de sa voix et l’intelligence sonore de ses habillages, Féfé a projeté Radio Galaxie au cœur du paysage radiophonique haïtien. Ses spots d’ouverture et ses messages de station — conçus comme de véritables manifestes — établissaient d’emblée un nouveau standard de qualité. L’un d’eux reste gravé dans les mémoires :

« Radio Galaxie que vous écoutez en ce moment est une révolution en matière de radiodiffusion en Haïti. Galaxie a choisi pour vous des équipements futuristes, jamais introduits en Haïti auparavant… C’est pourquoi les ondes de Galaxie vont plus loin et sont d’une qualité n’ayant rien à envier à ce qui se fait de mieux dans le monde… le nord, le sud, l’est et l’ouest. »

Ce souffle visionnaire, mêlé à l’élégance d’un ton irréprochable, a permis à Radio Galaxie de s’imposer comme une marque culturelle d’excellence.

Il avait 40 ans. En pleine émission, le 10 décembre 1991, des hommes armés firent irruption dans les locaux de Radio Galaxie, rue Pavée, brisèrent les équipements, l’enlevèrent, l’effacèrent. Depuis, plus rien. Silence. Impunité. Un cri resté sans réponse.

Aujourd’hui, alors qu’Haïti célèbre les 70 ans du compas, il importe plus que jamais de saluer la mémoire de Féfé, ce pionnier de la radiodiffusion musicale, cet éclaireur infatigable d’un art profondément enraciné dans l’âme haïtienne. À l’heure où l’univers médiatique est saturé par des big bands d’influenceurs et d’animateurs de la nouvelle ère, armés de technologies sophistiquées mais souvent déconnectés des exigences de transmission culturelle, Féfé apparaît comme un repère, une boussole.

Il demeure le modèle d’un homme de radio habité par une mission : celle d’éduquer les mélomanes, d’orienter les musiciens, de défendre sans compromis la noblesse du compas. Sa voix, sa rigueur, sa passion demeurent une invitation pressante à réinventer une parole radiophonique exigeante, engagée, au service de la mémoire et de la beauté.