Remise en question du système fiscal haïtien : des professeurs de l’INAGHEI plaident pour un budget au service de la justice sociale et de la souveraineté…

Jean Poincy, Economiste

PORT-AU-PRINCE, lundi 26 janvier 2026 )RHINEWS)- La Gazette des Professeurs de l’INAGHEI (GAPI) consacre son Volume 2, numéro 1, à une remise en question approfondie du système fiscal haïtien et du rôle du budget public, présenté comme un levier central de justice sociale, de souveraineté économique et de transformation structurelle du pays. À travers un éditorial institutionnel et des contributions académiques, la publication dresse un constat critique de la fiscalité en vigueur et avance des pistes de refondation articulées autour de la planification, de l’élargissement de l’assiette fiscale et de l’investissement productif.

Dans l’éditorial intitulé « La logique fiscale de l’État d’Haïti », le Bureau de gestion de l’Assemblée des professeurs de l’INAGHEI rappelle que le budget public constitue « l’outil par excellence d’organisation des affaires humaines et de promotion de la justice sociale », tout en soulignant qu’il « exprime ce qu’il est souhaitable de réaliser en fonction des ressources disponibles ». Le texte insiste sur le fait que toute politique budgétaire repose sur une vision préalable, traduite en activités planifiées et en moyens économiques définis en amont, et que l’exécution du budget doit rester orientée vers l’atteinte de résultats mesurables. Selon les auteurs, lorsque les ressources sont insuffisantes, « il devient nécessaire de réviser la programmation en procédant à des ajustements proportionnels aux moyens effectivement disponibles ».

Appliquée au contexte haïtien, cette logique met en lumière la dépendance de l’État à la vitalité des activités économiques des citoyens, principales sources de financement de l’action publique. Le document rappelle que le mécanisme fiscal repose à la fois sur les impôts directs, prélevés sur les revenus et le patrimoine, et sur les impôts indirects, appliqués aux transactions économiques. Cette obligation contributive est présentée comme « l’un des instruments essentiels au fonctionnement de l’appareil étatique » et comme un moyen de prévenir ou de corriger les injustices issues des interactions économiques privées.

Dans une analyse plus critique, le professeur Jean Poincy estime que « le système fiscal ayitien » est aujourd’hui « mis en échec » par l’asphyxie de l’économie nationale. Il souligne que la capacité contributive des citoyens dépend étroitement du plein emploi et du pouvoir d’achat, conditions nécessaires à l’élargissement de l’assiette fiscale. Selon lui, l’État ne peut assurer durablement des services publics essentiels ni intervenir efficacement dans l’éducation, la santé ou l’assistance sociale sans des politiques fiscales orientées vers la stimulation de la production nationale. À défaut, prévient-il, « l’État ne disposerait pas d’un nombre suffisant de citoyens capables de contribuer efficacement à son fonctionnement ».

Le professeur Poincy critique également la structure actuelle du budget haïtien, largement fondée sur les impôts indirects et les taxes à la consommation. Il estime que ce choix « instaure un mécanisme d’appauvrissement de la population » et confère au système fiscal un caractère régressif, accentuant les écarts sociaux au lieu de les réduire. Pour lui, un budget conçu comme un outil d’utilité collective devrait prioritairement soutenir les secteurs productifs et structurants, afin de permettre à chaque citoyen de « contribuer à la construction nationale » tout en réalisant son potentiel social.

Dans une perspective plus macroéconomique, le professeur Ernst Moïse Jacquitte analyse le budget comme « un instrument de souveraineté et de transformation structurelle », particulièrement dans un pays classé parmi les pays les moins avancés et les petites économies insulaires en développement. Il rappelle que les besoins de financement pour le développement durable d’Haïti dépassent 44 milliards de dollars entre 2023 et 2030, alors que la pression fiscale demeure proche de 6 % du PIB. Ce déséquilibre contraste avec l’importance des transferts de la diaspora, évalués à près de 20 % du PIB, mais dont l’impact reste majoritairement orienté vers la consommation et les importations.

Selon le professeur Jacquitte, l’absence d’une stratégie budgétaire explicite contribue à une dépendance structurelle et à une dynamique comparable à une forme atypique de « maladie hollandaise », où l’afflux de devises affaiblit la compétitivité des secteurs productifs. Il plaide pour une intégration stratégique des remises de fonds dans le cadre budgétaire, afin de les transformer partiellement en capital productif, notamment dans l’agriculture, l’agro-transformation et l’entrepreneuriat. « Le budget national ne doit pas être considéré uniquement comme un outil de gestion comptable », écrit-il, mais comme « un levier stratégique pour une transformation structurelle » fondée sur une planification quinquennale crédible.

L’auteur insiste également sur le rôle central de l’éducation, perçue à la fois comme un investissement en capital humain et comme un mécanisme de prévention de l’instabilité sociale, ainsi que sur la nécessité de pôles de développement territorialisés capables d’articuler infrastructures publiques, formation technique et investissement privé. La crédibilité du budget et la transparence de sa gouvernance sont présentées comme des conditions indispensables pour mobiliser la diaspora en tant que partenaire du développement.

La GAPI rappelle que le développement durable d’Haïti ne peut résulter d’interventions fragmentées ni de réponses budgétaires conjoncturelles. Il requiert, selon la publication, « une stratégie intégrée, fondée sur une vision à long terme et soutenue par un budget national pleinement articulé à un plan quinquennal crédible ». La Gazette invite par ailleurs les membres de l’Assemblée des professeurs et les étudiants à soumettre leurs contributions pour les prochains numéros, dont le thème portera sur le budget de l’Université d’État d’Haïti.