SAINT-DOMINGUE, vendredi 11 juillet 2025 (RHINEWS)- Dans une déclaration poignante rendue publique lors du « Dialogue national sur la crise haïtienne et ses implications pour la République dominicaine », le Collectif HaitianosRD dresse un réquisitoire accablant contre les politiques migratoires du gouvernement dominicain, dénonçant une « campagne de déportations massives » qui, depuis 2021, aurait instauré un état d’exception de facto et un climat de persécution fondé sur le profilage racial. Le texte, remis au Conseil Économique et Social (CES) le 7 juillet 2025, évoque un des pires moments de violation des droits humains dans l’histoire contemporaine du pays.
« La République dominicaine traverse une des conjonctures de violations de droits humains contre la population migrante les plus aiguës du monde », affirme d’emblée le document, en référence aux milliers de détentions arbitraires, d’expulsions sans procès, de perquisitions sans mandat, de séquestrations dans des centres de détention insalubres, ainsi qu’à des cas documentés de tortures, d’assassinats et de viols perpétrés par les forces migratoires, policières et militaires. Ces abus viseraient en priorité les personnes d’origine haïtienne, mais également d’autres communautés afrodescendantes, au point qu’en 2022, le Département d’État américain avait lancé un avertissement à ses ressortissants noirs se rendant en République dominicaine.
Le texte du collectif met ces événements récents en perspective avec une longue tradition de politiques discriminatoires. Depuis la fin du XIXe siècle, la main-d’œuvre haïtienne a été essentielle à l’économie dominicaine, notamment dans le secteur sucrier. Mais leur contribution n’a pas empêché l’État dominicain de développer une politique de ségrégation territoriale et économique, illustrée par l’enfermement des travailleurs dans des bateyes ou la sanglante « masacre del perejil » de 1937. Même les accords bilatéraux entre les dictatures de Duvalier et Balaguer, visant à exporter de la main-d’œuvre haïtienne vers les champs de canne dominicains, ont selon le collectif légitimé un système de travail forcé.
Ce traitement inhumain a connu un renforcement au XXIe siècle, avec la rétroactivité de la sentence constitutionnelle 168-13 qui a dénationalisé des générations entières de Dominicains d’origine haïtienne. La situation s’est empirée depuis 2021, avec une intensification des rafles, expulsions et violations graves de droits. Le centre de détention d’Haina est décrit comme un « camp de concentration », sans protocoles sanitaires ni accès à la défense légale pour les détenus. « Ce centre opère comme une prison pour des violations administratives », dénonce le document, en rappelant que même les détenus dans le système pénitentiaire bénéficient de plus de garanties procédurales.
Des cas particulièrement graves sont mis en lumière : celui d’une jeune fille de 14 ans violée par un militaire dominicain, Paulino de la Cruz, en avril 2025 à Verón-Punta Cana, quelques jours après une lettre ouverte d’Amnesty International demandant l’arrêt des politiques migratoires discriminatoires. « Les viols se sont intégrés aux pratiques d’extorsion exercées contre les femmes haïtiennes », note le document, en citant aussi des reportages de la presse internationale, comme El País qui a révélé des cas d’agressions sexuelles de migrantes en échange d’un sursis à la déportation.
L’UNICEF a pour sa part recensé plus de 1 800 enfants non accompagnés déportés par les autorités dominicaines en 2022, tandis que des femmes enceintes ont été arrêtées en pleine maternité, en contradiction flagrante avec la loi 285-04 sur la migration. « Il faut en finir avec le discours de haine contre les femmes enceintes, qualifiées avec mépris de ‘parturientes’ », exigent les auteurs.
Le collectif souligne que ces pratiques alimentent un climat xénophobe délétère, illustré par des violences collectives telles que celles de Hatillo Palma en 2005 ou encore les démonstrations néofascistes de l’Antigua Orden Dominicana à Friusa en mars 2025. Sur le plan international, le gouvernement dominicain est accusé de miner la souveraineté haïtienne en militant pour une intervention militaire étrangère, renouvelant les erreurs de la MINUSTAH (2004–2017) et du Core Group, considérés comme des catalyseurs de la crise haïtienne actuelle.
Au-delà des violences, le document démonte les discours selon lesquels la population haïtienne serait une charge pour l’État dominicain. Citant la deuxième Enquête nationale sur les immigrants (ENI-2017), il rappelle que les Haïtiens représentaient 4,9 % de la population en 2017 et contribuaient à hauteur de 7,4 % du PIB. Contrairement aux fantasmes de certains courants ultranationalistes, les estimations de plusieurs millions de migrants haïtiens dans le pays ne reposent sur aucun fondement scientifique.
En matière de commerce, la République dominicaine tire de nets bénéfices de sa relation avec Haïti, avec une balance commerciale favorable à 98 %. La main-d’œuvre haïtienne, bon marché et surexploitée, est aussi l’un des piliers de la croissance économique dominicaine estimée à 5 % par an sur les deux dernières décennies.
Pourtant, les droits humains sont bafoués. La criminalisation des expressions culturelles haïtiennes comme le Gagá, l’absence de liberté syndicale, les obstacles à la régularisation et le refus de verser les pensions aux anciens travailleurs sucriers d’origine haïtienne témoignent, selon le collectif, d’un mépris structurel. Le retrait d’un projet de loi contre la traite des personnes, sous pression de l’extrême droite, est présenté comme un abandon des victimes et une caution implicite aux trafiquants, souvent liés à des réseaux policiers et militaires.
Le document propose des solutions claires : un processus de régularisation migratoire fondé sur des critères transparents, la fin des rafles sans mandat ni procès équitable, un accès effectif à la justice et la possibilité pour la société civile d’inspecter les centres de détention. « Il faut mettre un terme à l’état d’exception, restaurer les lois et les garanties constitutionnelles, et reconnaître les droits des personnes migrantes comme des droits humains », résume le texte.
Le collectif appelle à mettre fin à la « sécuritisation » de la migration, à reconnaître que la République dominicaine est aussi une nation d’émigrants, dont les droits à l’étranger ne peuvent être protégés sans une politique cohérente de respect des droits humains chez elle. La migration, conclut-il, est une réalité historique, une opportunité économique et un défi humain à relever, non une menace à éradiquer.
Dans une région marquée par la fragilité des institutions, les auteurs plaident pour un retour au droit, à la dignité, à la justice. « Une politique migratoire moderne ne peut se construire sur la haine, le profilage et l’impunité », écrivent-ils. Il reste à savoir si les autorités dominicaines seront prêtes à entendre cet appel et à tourner la page d’un modèle migratoire fondé sur la répression.

