Plus de 7 milliards de gourdes de prêts non remboursés à l’ONA : une corruption systémique menace la sécurité sociale en Haïti et impose une refondation radicale d’un système devenu un réservoir de captation politico-financière…

Symbole de l'ONA....

PORT-AU-PRINCE, dimanche 19 avril 2026 (RHINEWS)-  Le scandale qui secoue aujourd’hui l’Office National d’Assurance-Vieillesse (ONA) ne relève plus d’une simple affaire de mauvaise gestion administrative. Il s’agit d’une crise structurelle profonde, où la sécurité sociale, censée protéger les travailleurs à la retraite, aurait été progressivement transformée en mécanisme de redistribution opaque au profit d’intérêts politiques et économiques bien identifiés.

Selon plusieurs sources proches des dossiers internes, plus de 7 milliards de gourdes de prêts accordés sur environ trois décennies sont aujourd’hui considérés comme non performants ou difficilement recouvrables. Dans ce total, environ 2,5 milliards de gourdes proviendraient directement des cotisations des travailleurs, autrement dit de l’épargne sociale destinée à garantir la dignité des retraités.

« La plupart des prêts ont été accordés dans des conditions douteuses. Beaucoup sont aujourd’hui en défaut », confie une source ayant eu accès aux dossiers. « On parle de prêts hypothécaires, de crédits automobiles, mais dans de nombreux cas, les documents sont incomplets, fragiles, voire falsifiés. »

Au-delà des chiffres, c’est la nature même du système qui interpelle. Les crédits automobiles représenteraient environ 2 milliards de gourdes, tandis que les prêts hypothécaires constituent une part importante du portefeuille. Toutefois, les taux de recouvrement demeurent extrêmement faibles, transformant une large portion des actifs de l’institution en pertes quasi définitives.

Plus grave encore, plusieurs témoignages convergent vers une réalité devenue systémique : l’accès au crédit aurait été conditionné non pas par la solvabilité, mais par l’influence. « Ce sont des figures politiques de premier plan — anciens sénateurs, députés, acteurs économiques influents — qui ont bénéficié de ces ressources », affirme une source. « Ce n’est pas une dérive ponctuelle, c’est une architecture de privilèges. »

Cette situation s’inscrit dans une continuité documentée. Dès 2018, plusieurs rapports avaient déjà mis en évidence de graves défaillances de gouvernance : absence de contrôle rigoureux, interventions politiques dans l’octroi des prêts et faiblesse chronique des mécanismes de recouvrement. Mais ces alertes n’ont pas été suivies de réformes structurelles à la hauteur des risques identifiés.

Aujourd’hui, la dérive est aggravée par une structure financière déséquilibrée. Les frais de fonctionnement atteindraient près de 60 % des ressources disponibles, alors que les standards de bonne gestion recommandent un plafond d’environ 10 %. Ce déséquilibre transforme l’institution en organisme consommateur de ressources plutôt qu’en véritable gestionnaire de capital social.

Dans le même temps, l’ONA gère une base estimée à plus de quatre millions de cotisants, dont les contributions devraient constituer un pilier de stabilité nationale. Or, la combinaison de pertes massives et de coûts administratifs excessifs fragilise désormais sa capacité à honorer ses engagements futurs.

Cette crise dépasse toutefois le seul cadre de l’ONA. Elle met en lumière une problématique plus large : celle de la gestion historique des fonds sociaux en Haïti. Plusieurs cas similaires sont évoqués concernant les fonds de pension de structures publiques ou para-publiques, notamment ceux du ministère des Finances, de la Cimenterie d’Haïti et même des Forces Armées d’Haïti (FADH), dont les ressources de retraite auraient été, selon plusieurs observateurs, dilapidées sans transparence ni reddition de comptes claire.

Ces pratiques répétées dessinent un schéma inquiétant : celui d’une érosion progressive des mécanismes de solidarité nationale au profit de circuits opaques de captation de ressources publiques.

Sur le plan social, les conséquences sont majeures. Le système de retraite haïtien repose sur un modèle conçu à une époque où l’espérance de vie était beaucoup plus faible. Aujourd’hui, les bénéficiaires vivent plus longtemps, parfois plus de vingt ans après leur retraite, sans que les contributions aient été ajustées à cette réalité démographique.

Ce déséquilibre structurel crée une tension permanente entre les ressources entrantes et les obligations de paiement, rendant le système vulnérable à une crise de solvabilité à moyen terme.

Dans ce contexte, la justice commence à intervenir. Une correspondance du juge Louberns Élysée adressée à la direction générale de l’ONA ordonne la mise à disposition de plusieurs cadres dans le cadre d’une enquête pour abus de fonction. Cette procédure s’appuie sur un rapport de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), qui met en cause un ancien directeur général déjà incarcéré, ainsi que plusieurs bénéficiaires de prêts irréguliers.

Ces développements judiciaires confirment que l’affaire dépasse les responsabilités individuelles pour toucher à un réseau administratif plus large, impliquant des chaînes de décision internes et des complicités structurelles.

Face à l’ampleur des révélations, une conclusion s’impose : l’ONA n’est plus seulement confrontée à une crise financière, mais à une crise de légitimité. Le système de sécurité sociale lui-même est fragilisé par des décennies de pratiques où la règle a été remplacée par l’exception, et où le bien commun a été progressivement subordonné à des logiques d’intérêts privés.

Les experts appellent désormais à une refondation radicale : audit intégral des portefeuilles de prêts, poursuites judiciaires systématiques, réforme de la gouvernance, réduction drastique des coûts administratifs et surtout, dépolitisation complète de la gestion des fonds sociaux.

Sans cette transformation en profondeur, préviennent plusieurs analystes, ce n’est pas seulement l’ONA qui est en jeu, mais la crédibilité même du contrat social entre l’État haïtien et ses citoyens travailleurs.