PORT-AU-PRINCE, lundi 20 avril 2026 (RHINEWS) – Créé par le décret du 8 novembre 1965, l’Office National d’Assurance-Vieillesse (ONA) devait incarner un pilier de dignité pour les travailleurs haïtiens arrivés au terme de leur vie active. Sa mission, claire dans les textes, consistait à garantir des prestations permettant aux employés des secteurs commercial, industriel et agricole de vivre décemment après des années de service. Plus de soixante ans plus tard, cette promesse paraît sérieusement compromise, tant les dérives accumulées au fil des décennies ont transformé l’institution en un espace de captation de ressources au profit d’intérêts particuliers, au détriment de centaines de milliers d’assurés.
Avec environ 700 000 cotisants et près de 7 000 pensionnés, l’ONA représente bien plus qu’un organisme administratif : il constitue l’un des rares mécanismes formels de sécurité sociale dans un pays où la pauvreté structurelle rend toute protection économique cruciale. Pourtant, au cours des dix dernières années, l’institution aurait accordé près de 10 milliards de gourdes de prêts à des acteurs issus principalement de la sphère politique et du monde des affaires. Sénateurs et députés des 49e et 60e législatures, ainsi qu’un cercle restreint d’entrepreneurs influents, figureraient parmi les principaux bénéficiaires de ces financements. Ce qui interpelle moins encore que les montants engagés, c’est le caractère massif des défauts de remboursement qui les accompagne.
Selon plusieurs sources concordantes, la majorité de ces prêts n’a jamais été remboursée. Le phénomène dépasse largement le simple incident de gestion pour s’apparenter à un système structuré, nourri par des logiques de proximité politique, de favoritisme et d’impunité. Dans cet environnement, les débiteurs défaillants semblent évoluer hors de portée des mécanismes classiques de recouvrement. Ils continuent, pour beaucoup, de bénéficier d’une forme d’intouchabilité, alimentant le sentiment que l’ONA fonctionne moins comme une caisse de retraite que comme une réserve financière mobilisable par une élite bien connectée.
Dans ce paysage marqué par la défaillance généralisée, deux noms émergent toutefois comme des exceptions notables : celui de Youri Latortue et celui du Dr Pierre Reginald Boulos, identifiés comme les seuls emprunteurs ayant intégralement remboursé leurs dettes, incluant capital et intérêts. Leur cas, isolé, met en relief l’ampleur du problème et souligne, par contraste, l’absence de discipline financière chez la majorité des bénéficiaires.
Les conséquences de cette situation sont lourdes. L’ONA, qui dépend en grande partie des cotisations pour assurer ses engagements, se retrouve fragilisé dans sa capacité à verser régulièrement les pensions. Le déséquilibre entre les ressources disponibles et les obligations à honorer fait peser un risque réel sur la viabilité de l’institution. À mesure que les créances douteuses s’accumulent, la trésorerie se tend, et la confiance des assurés s’érode. Une question s’impose alors avec acuité : que se passera-t-il si ces fonds, issus directement des contributions des travailleurs, ne sont jamais recouvrés ?
À cette dérive s’ajoute une autre pratique, moins visible mais tout aussi préoccupante, qui affecte directement les droits des cotisants. De nombreuses entreprises procèdent régulièrement à des prélèvements sur les salaires de leurs employés au titre de l’assurance vieillesse, sans pour autant reverser ces montants à l’ONA. Ce mécanisme frauduleux, longtemps toléré ou insuffisamment contrôlé, produit des effets dévastateurs. Des travailleurs, après des années de prélèvements obligatoires sur leurs fiches de paie, découvrent au moment de la retraite qu’ils ne figurent dans aucun registre de l’institution. Ils réalisent alors qu’ils n’ont jamais été assurés. Cette révélation, souvent brutale, constitue une véritable rupture sociale, transformant une promesse de sécurité en une désillusion profonde et irréversible.
Ce double phénomène — prêts massivement impayés d’un côté, cotisations détournées de l’autre — traduit une crise systémique de gouvernance. Il révèle l’incapacité de l’institution à faire respecter ses propres règles, à sanctionner les abus et à protéger les droits fondamentaux des assurés. Il met également en lumière des failles structurelles dans les mécanismes de contrôle, qu’il s’agisse de la supervision interne ou de l’action des organes publics censés garantir la transparence et la reddition de comptes.
L’histoire économique récente d’Haïti offre pourtant des précédents inquiétants. Les déboires de certaines entreprises publiques et de fonds institutionnels, notamment ceux associés à la minoterie nationale ou aux structures liées aux Forces Armées d’Haïti, témoignent d’un schéma récurrent où mauvaise gestion, interférences politiques et absence de sanctions conduisent à la dilapidation de ressources collectives. L’ONA semble aujourd’hui s’inscrire dans cette continuité, au risque de reproduire des échecs dont les conséquences sociales ont déjà été lourdes.
Dans un pays où la majorité de la population vit dans des conditions précaires, l’existence d’un système de sécurité sociale fonctionnel n’est pas un luxe, mais une nécessité absolue. Il constitue un filet de protection indispensable pour les personnes âgées, un outil de stabilisation économique et un levier de réduction des inégalités. Son affaiblissement ne se limite pas à une crise institutionnelle ; il ouvre la voie à une aggravation des vulnérabilités sociales et à une fragilisation accrue du tissu économique.
L’enjeu dépasse donc la seule question des dettes impayées. Il touche à la crédibilité de l’État, à la confiance des citoyens dans les institutions et à la capacité du pays à garantir un minimum de justice sociale. Tant que les responsabilités ne seront pas clairement établies, que les débiteurs ne seront pas contraints de rembourser et que les pratiques frauduleuses ne seront pas sanctionnées, l’ONA continuera de dériver, au détriment de pznsiins ceux qu’elle était censée protéger.

