PORT-AU-PRINCE, vendredi 30 octobre 2026 (RHINEWS)– Le 23 octobre 2026, au son des tambours du rara, Michel Joseph Martelly a déposé les pièces justificatives de sa candidature à la présidence au Bureau électoral départemental de l’Ouest 1, sous la bannière de la plateforme Debloke. L’ancien chef de l’État était accompagné de plusieurs avocats et de nombreux partisans, parmi lesquels Roro Nelson, figure controversée de son entourage politique.
La scène avait les allures d’un retour soigneusement orchestré : musique populaire, mobilisation militante et volonté de renouer avec une partie de l’électorat. Mais derrière cette démonstration politique se dessine une interrogation fondamentale : que vient faire Michel Martelly dans le processus électoral haïtien, plus de dix ans après son départ du pouvoir ?
Avant son accession à la présidence, en 2011, Martelly avait multiplié les promesses à une population encore meurtrie par le séisme du 12 janvier 2010. L’une des plus marquantes concernait l’arrivée annoncée de 30 000 maisons préfabriquées destinées aux sinistrés. Présentée comme une solution imminente à la crise du logement, cette promesse est devenue l’un des symboles du décalage entre les annonces de campagne et les réalisations.
Une fois au pouvoir, le président avait pourtant placé son quinquennat sous le signe des cinq « E » : Éducation, Emploi, Environnement, Énergie et État de droit. Cette formule devait incarner une ambition de transformation nationale. Dix ans après son départ, le bilan de ces engagements mérite toujours un examen sans complaisance.
Dans le domaine de l’éducation, le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO) avait été présenté comme une réforme majeure. En subventionnant des établissements publics et privés, le gouvernement entendait élargir l’accès à l’école. L’objectif était légitime, mais les controverses autour des établissements fictifs, des listes d’élèves contestées, des faiblesses du contrôle administratif et des retards de paiement ont fragilisé la crédibilité du programme.
La question ne se limitait pourtant pas au nombre d’enfants inscrits : elle concernait aussi la qualité de l’enseignement, les conditions d’apprentissage et la continuité des parcours scolaires. Le Fonds national de l’éducation (FNE), alimenté notamment par des prélèvements sur les transferts d’argent et les appels internationaux, a également suscité des interrogations sur sa gestion et sa transparence. L’accès à l’école ne saurait constituer une réussite durable sans contrôle des ressources et amélioration effective du service éducatif.
Sur le terrain de l’emploi, le slogan « Haiti is open for business » résumait l’orientation économique du gouvernement. L’administration misait sur les investissements étrangers, l’industrie textile, les parcs industriels et le tourisme. Le 3 avril 2013, Martelly avait affirmé que son administration avait créé 400 000 emplois. Cette déclaration soulevait déjà la question de la distinction entre emplois permanents, temporaires et activités informelles.
Le parc industriel de Caracol, inauguré en octobre 2012, devait à terme générer jusqu’à 65 000 emplois directs et indirects. Il a certes contribué à l’activité économique du Nord-Est, mais les ambitions initiales n’ont pas été atteintes à l’échelle annoncée.
Dans le secteur textile, la fixation du salaire minimum à 225 gourdes en 2014, puis à 240 gourdes en 2015, a provoqué des contestations. Les ouvriers réclamaient une rémunération plus conforme au coût de la vie, certains syndicats dénonçant également des atteintes aux droits des travailleurs. L’attraction des capitaux étrangers n’a donc pas suffi à transformer les conditions de travail ni à garantir une amélioration substantielle des revenus.
Le bilan économique révèle la même contradiction entre les indicateurs et la réalité quotidienne. Après avoir atteint 4,2 % en 2013, la croissance du produit intérieur brut est retombée à 2,8 % en 2014, puis à environ 1,2 % en 2015. Cette progression, de plus en plus faible, n’a pas produit une prospérité largement partagée.
La précarité, l’informalité, la faiblesse des revenus, la dépréciation de la gourde et la hausse du coût de la vie ont continué de peser sur les ménages. Les investissements et les programmes sociaux n’ont pas permis de modifier en profondeur les structures de production ni de réduire la dépendance aux importations. Le problème n’était donc pas l’absence totale de croissance, mais l’incapacité à la convertir en emplois décents et en amélioration durable des conditions d’existence.
L’environnement, troisième « E » du programme présidentiel, illustre également l’écart entre les ambitions affichées et les résultats. À la tribune des Nations unies, Martelly avait appelé à une mobilisation contre la déforestation et les changements climatiques. Des campagnes de reboisement et des opérations de plantation d’arbres ont été organisées, notamment dans des zones fragilisées. Mais ces initiatives ponctuelles ne pouvaient remplacer une politique structurelle de protection des ressources naturelles.
La dépendance au charbon de bois, l’érosion des sols, la dégradation des bassins versants et l’urbanisation anarchique exigeaient une stratégie associant énergie, aménagement du territoire et développement rural. Dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, l’accumulation des déchets et l’insuffisance des infrastructures d’assainissement ont continué d’aggraver la vulnérabilité aux inondations. Le troisième « E » n’a donc pas produit la transformation écologique attendue.
L’énergie constituait pourtant l’un des leviers essentiels de cette transformation. L’accès irrégulier à l’électricité, les difficultés de production et de distribution ainsi que la dépendance aux combustibles traditionnels continuaient de freiner les activités économiques et d’alourdir les dépenses des ménages.
La promesse d’une amélioration durable de l’approvisionnement énergétique n’a pas débouché sur une réforme suffisamment structurante pour résoudre ces difficultés. Or, sans énergie accessible et fiable, les ambitions industrielles, éducatives et environnementales demeurent largement fragilisées.
Le cinquième « E », celui de l’État de droit, a été confronté à de sérieuses tensions institutionnelles. La création officielle du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), en juillet 2012, représentait une avancée attendue. Toutefois, les controverses relatives à son autonomie et aux interventions présumées de l’exécutif dans les affaires judiciaires ont rapidement nourri les inquiétudes.
La révocation du commissaire du gouvernement Jean Renel Sénatus, qui avait affirmé avoir subi des pressions pour engager des poursuites contre des opposants, a illustré ces tensions. Le gouvernement avait contesté ses déclarations. L’arrestation du député Arnel Bélizaire, en octobre 2011, malgré son immunité parlementaire, avait également provoqué une crise politique.
À cela se sont ajoutées des préoccupations relatives aux arrestations arbitraires, aux mauvais traitements et aux conditions de détention. La caducité du Parlement en janvier 2015, suivie d’une période de gouvernance par décrets, a encore affaibli les mécanismes de contrôle démocratique.
La gestion des fonds PetroCaribe constitue également un autre volet controversé de cette période. Sous le tandem Martelly-Lamothe, plusieurs projets d’infrastructures ont fait l’objet de questionnements concernant leurs coûts, leur réalisation et la transparence des dépenses engagées.
Les 25 parcs sportifs, le viaduc de Delmas, évalué à plus de 23 millions de dollars, l’échangeur de Carrefour et le marché de Fontamara figurent parmi les réalisations qui ont alimenté les débats sur l’utilisation des ressources publiques. Les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) ont, à leur tour, nourri les interrogations et renforcé les appels à la reddition de comptes.
Dans la rue comme dans le débat politique, le mouvement des PetroChallengers a cristallisé cette exigence autour d’une interrogation devenue emblématique : « Kot kòb PetroCaribe a ? » Depuis lors, la question de la transparence et de la responsabilité des gestionnaires publics demeure l’un des marqueurs les plus sensibles de l’héritage politique de cette administration.
Le retour de Martelly intervient, par ailleurs, dans un contexte de controverses internationales particulièrement graves. Le Canada l’a sanctionné en novembre 2022. En août 2024, le département américain du Trésor l’a également sanctionné, l’accusant d’avoir facilité le trafic de stupéfiants, blanchi des revenus illicites et soutenu plusieurs gangs armés en Haïti.
Dans son rapport S/2023/674 de 2023, le Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti rapporte, au paragraphe 74, que plusieurs sources ont confirmé que Michel Martelly avait créé le gang « Base 257 ». Selon ces informations, ce groupe aurait été progressivement financé et armé pour empêcher les manifestations antigouvernementales à Pétion-Ville, particulièrement à partir de 2014. Les experts indiquent également avoir reçu des informations selon lesquelles, durant son mandat, l’ancien président avait soutenu plusieurs gangs, notamment Base 257, Village de Dieu, Ti Bois et Grand Ravine, en leur fournissant des fonds ou des armes.
Ces éléments donnent une portée précise aux interrogations sur son rôle présumé dans le développement des groupes armés. Les sanctions administratives internationales et les informations consignées dans un rapport d’experts ne constituent pas, à elles seules, une condamnation pénale. Elles n’en soulèvent pas moins de graves questions sur les rapports entre certaines élites politiques, les réseaux criminels et la déstabilisation du pays. L’ancien président est fondé à bénéficier des garanties du droit, mais l’opinion publique est également en droit d’attendre des réponses précises sur ces accusations.
Une autre interrogation concerne les conditions constitutionnelles de son éventuelle candidature. L’article 135 de la Constitution haïtienne prévoit notamment que tout candidat à la présidence doit résider dans le pays pendant cinq années consécutives avant la date des élections. Or, le parcours récent de Martelly, qui a vécu aux États-Unis après son départ du pouvoir, impose que cette exigence soit examinée avec rigueur.
La durée exacte de son absence, sa résidence habituelle et les pièces présentées doivent être établies par les autorités compétentes. Le dépôt de son dossier au BED ne signifie pas, à lui seul, que sa candidature a été définitivement validée. Il appartient au Conseil électoral provisoire de vérifier sa conformité aux dispositions constitutionnelles et électorales.
Le choix de la plateforme Debloke soulève enfin la question de la continuité politique. En se présentant sous une nouvelle bannière plutôt que sous celle du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), Martelly cherche-t-il à tourner la page d’un héritage devenu encombrant ou à repositionner ses réseaux sous une identité électorale différente ?
Un changement de sigle ne suffit pas à établir une rupture. Il faudrait savoir qui compose réellement cette coalition, quelles responsabilités ses membres ont exercées et quelles garanties ils proposent en matière de gouvernance, de justice, de sécurité et de transparence.
Michel Martelly est donc revenu dans l’arène électorale. Mais pour faire quoi ? Pour proposer une vision nouvelle à un pays meurtri ou renouer avec une trajectoire politique dont les conséquences continuent de peser sur la vie nationale ?
Le rara peut réveiller des fidélités et raviver des souvenirs ; il ne saurait tenir lieu de programme de gouvernement ni effacer les interrogations suscitées par son passage au pouvoir. Ces interrogations prennent une dimension particulière à la lumière des accusations de connivences avec des groupes armés et de mauvaise gestion des fonds publics qui entourent son nom.
Pour certains observateurs, cette candidature soulève une question plus préoccupante encore : derrière cette audace politique se dessinerait-elle une volonté de préserver un système qui a contribué à fragiliser les institutions et dont les prolongements alimentent aujourd’hui la crise nationale ? Cherche-t-il à maintenir le statu quo, au risque d’entraîner Haïti plus profondément dans le chaos dont son administration avait déjà laissé entrevoir les prémices ?
Avant de prétendre débloquer le pays, l’ancien président est donc attendu sur un terrain essentiel : celui de la responsabilité. Il lui revient de répondre aux accusations portées contre lui, d’expliquer ses choix d’hier et de préciser en quoi son éventuel retour apporterait des réponses différentes aux défis du pays.
Dans une nation éprouvée par l’insécurité, la corruption présumée et les promesses non tenues, la question demeure entière : quel projet politique Michel Martelly entend-il aujourd’hui soumettre aux Haïtiens ?

