CAP-HAÏTIEN, jeudi 14 mai 2026 (RHINEWS)– L’ancien Directeur général du Ministère de la Culture et de la Communication (MCC), Jean Garry Denis, est revenu sur les raisons de sa démission, qu’il dit avoir été « surpris » de voir susciter de nombreuses réactions dans l’opinion publique.
Dans une note explicative, il estime qu’un tel acte devrait relever du « fait divers dans n’importe quel autre pays », mais qu’en Haïti il devient « un événement rare », en raison, selon lui, de la transformation de la fonction publique en « espace de prédation et d’enrichissement illicite (Dòmi pòv leve rich) où l’impunité et la corruption s’érigent en système ».
L’ex-responsable affirme également que ses choix s’inscrivent dans une trajectoire professionnelle marquée par plusieurs départs volontaires de fonctions de responsabilité. « J’ai l’habitude de refuser des postes de responsabilités et j’ai à mon actif plusieurs cas de démission », précise-t-il, estimant que certaines réactions relèveraient de « personnalités “sulfureuses” interprétant cet acte en fonction du prisme de leurs personnalités, leurs expériences et leurs valeurs ».
Sur le plan symbolique et culturel, Jean Garry Denis insiste sur l’importance qu’il accorde au patrimoine haïtien, qu’il considère comme un levier majeur de rayonnement international. Il rappelle la portée historique de la découverte de 1492, de la révolution de 1804 qu’il qualifie de « seule et unique révolution d’esclaves réussie dans l’histoire moderne », ainsi que de l’acte de Bois Caïman de 1791, décrit comme ayant transformé la résistance en organisation structurée. Il qualifie ce site de « Mecque de la Liberté ».
Selon lui, la culture haïtienne demeure « le meilleur ambassadeur d’Haïti à l’étranger et un puissant moteur de cohésion sociale ». Il précise que sa démission « ne cherche aucunement à soutirer un quelconque capital politique », mais traduit « le cri d’un intellectuel et d’un militant patriote empêché de traduire sa volonté manifeste en action », évoquant notamment « le drame de la Citadelle » comme élément déclencheur d’une frustration accumulée.
Bilan et critiques de gestion
Tout en saluant le soutien reçu de plusieurs cadres du ministère, l’ex-DG déplore un « cadre traditionnel d’exclusion des ministres face aux directeurs généraux » ainsi que « des bassesses et trahisons de personnes insoupçonnées » ayant, selon lui, limité son action. Il appelle à une meilleure intégration des principes de transparence et d’éthique dans la fonction publique afin de renforcer la valeur de l’action publique.
Il présente par ailleurs plusieurs initiatives menées ou proposées durant son passage au MCC.
Concernant le site historique du Bois Caïman, classé d’utilité publique depuis août 1995 et inscrit au réseau de l’UNESCO des lieux liés à la mémoire de l’esclavage, il affirme avoir engagé des démarches face à sa dégradation et à son occupation illégale. Il cite notamment « l’arpentage et le rafraîchissement des lisières avec la DGI », des consultations avec les riverains, la proposition d’une unité de gestion, ainsi que l’organisation d’une commémoration majeure en août 2025.
Il évoque également le projet du « Festival des trois mondes », visant à mettre en valeur les héritages africain, européen et taïno, à travers des activités prévues notamment à Léogâne, au Môle Saint-Nicolas et à Abricot, ainsi qu’une proposition de décret pour une journée nationale dédiée à la culture indigène.
Sur la question du patrimoine, il dénonce l’absence de mesures concrètes après les débats publics liés à la Citadelle, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, estimant qu’aucune action structurelle n’a été engagée pour sécuriser le Parc national historique Citadelle–Sans Souci–Ramiers. Il regrette également le boycott d’un colloque du MCC consacré à la sécurisation des patrimoines par certaines autorités, qu’il cite sans les nommer.
L’ancien responsable revient aussi sur les efforts de réhabilitation de la fortification du Cap-Haïtien, notamment le Fort Saint Joseph, restauré selon lui grâce à un financement privé du Groupe Fatima à hauteur de 100 000 dollars américains, avec l’appui de l’ISPAN. Il estime que la destruction ultérieure de cet ouvrage aurait pu être évitée par de simples travaux de consolidation.
Projets culturels et diplomatie culturelle
Jean Garry Denis mentionne également la proposition d’un festival latino-américain à Jacmel, destiné à renforcer la dimension internationale du carnaval local et à valoriser les liens historiques avec l’Amérique latine, notamment à travers la figure de Simón Bolívar. Il évoque aussi la création envisagée d’une maison latino-américaine.
Sur le plan diplomatique, il affirme avoir contribué à la mise en place d’une commission conjointe entre le MCC et le ministère des Affaires étrangères pour structurer une stratégie de diplomatie culturelle. Il propose notamment la formation des attachés culturels et l’établissement de partenariats académiques et scientifiques.
Il salue par ailleurs la participation d’Haïti à un concours international remporté par la jeune Ariana Lafond, estimant que cette visibilité a eu « un impact supérieur à des millions dépensés dans la diplomatie culturelle », tout en regrettant le manque de suivi des initiatives de rapprochement avec l’Afrique.
Décentralisation et valorisation culturelle
L’ex-DG met en avant des projets de décentralisation culturelle, notamment la valorisation de Fort-Liberté comme pôle culturel national et l’organisation d’activités carnavalesques dans cette commune. Il cite également des efforts visant à étendre le financement culturel au-delà de Port-au-Prince, incluant les traditions des lakous et des sites spirituels et communautaires.
Parmi les initiatives envisagées figurent la création d’une unité de gestion du Bois Caïman, le soutien aux regroupements culturels en province et la structuration d’un financement plus inclusif des expressions populaires.
Il évoque enfin un projet de sauvegarde du patrimoine musical haïtien à travers la production d’un livret de « 100 chansons traditionnelles », destiné à documenter, enregistrer et diffuser le répertoire populaire national.
Concluant sa déclaration, Jean Garry Denis affirme que « le rêve pour l’émancipation de notre culture se poursuit » et appelle à la continuité des combats culturels, en lançant : « À de nouveaux combats ! »

