PORT-AU-PRINCE, samedi 30 août 2025 (RHINEWS)– La Fondasyon Je Klere (FJKL) a rendu public un rapport accablant sur le dossier de l’ancien sénateur Nenel Cassy, arrêté par la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) le 2 août 2025 à Pétion-Ville puis libéré sur décision du Parquet de Port-au-Prince. L’organisation estime que cette décision revient à « officialiser l’impunité en Haïti » et qualifie l’affaire de « scandale monstrueux » qui illustre, selon elle, l’effondrement de l’État de droit.
L’ex-sénateur avait été interpellé dans l’enceinte d’un restaurant en compagnie de son présumé complice Willy Adrien, alias « Kadafi ». Le rapport de la DCPJ leur imputait une série d’accusations particulièrement graves : assassinat, complicité d’assassinat, tentative d’assassinat, tentative d’enlèvement, complot contre la sûreté intérieure de l’État, destruction de biens publics et privés, actes de terrorisme, financement du terrorisme, corruption, blanchiment des avoirs, enrichissement illicite et association de malfaiteurs. La DCPJ avait également mentionné une longue liste de complices présumés, comprenant des figures notoires du grand banditisme, parmi lesquelles Renel Destina alias « Ti Lapli », Johnson André alias « Izo 5 segond », Christ-Roi Chéry alias « Chrisla » et Dieufaite Renel alias « Chameau Manno ». Pourtant, quelques jours plus tard, le parquet représenté par le commissaire du gouvernement Frantz Monclair a ordonné la libération de Cassy et d’Adrien, tout en annulant les poursuites contre les autres accusés.
La FJKL rappelle que cette décision contredit des procédures judiciaires déjà en cours, puisque plusieurs juges d’instruction étaient saisis de dossiers connexes sur la base de précédents rapports transmis par la DCPJ. « Comment expliquer la décision de classement sans suite d’un tel dossier judiciaire alors que des magistrats instructeurs étaient déjà en charge de l’affaire ? », s’interroge l’organisation. Elle souligne que le parquet ne dispose d’aucun pouvoir pour dessaisir un juge déjà saisi, estimant qu’il s’agit soit d’un acte de corruption, soit d’une décision politique orchestrée par le Conseil présidentiel de transition via le ministère de la Justice.
Le rapport détaille par ailleurs les éléments matériels reliant l’ex-sénateur à l’assassinat du diplomate Jacques Pierre Matilus en février 2021 à Delmas 40B. Le poignard de la victime a été retrouvé dans le véhicule de Cassy, et sa compagne l’a identifié formellement. Des relevés téléphoniques confirment qu’il était en communication avec un de ses complices présumés la nuit du crime. L’ancien parlementaire a multiplié les déclarations contradictoires, affirmant d’abord sur les ondes de Radio Caraïbes qu’il avait lui-même failli être victime d’une attaque à Delmas 40B, avant de dire aux enquêteurs qu’il se trouvait chez son ami Youri Chevry. Ces contradictions, renforcées par des incohérences sur la présence de son chauffeur et de ses compagnons de route, constituent selon la FJKL des indices suffisants pour renvoyer le prévenu devant le tribunal répressif.
Sur le plan financier, le rapport rappelle que l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) avait, dès novembre 2023, recommandé des poursuites contre Cassy pour enrichissement illicite. L’enquête avait révélé plusieurs comptes bancaires non déclarés, dont un en dollars américains à la Unibank, ainsi que des dépôts suspects de dizaines de millions de gourdes. Son patrimoine a connu une augmentation de 277 % en quelques années, avec des acquisitions de biens de luxe, parmi lesquels des propriétés, des véhicules haut de gamme et des montres de marque Rolex, Cartier et Tag Heuer. L’ex-sénateur n’a pas respecté l’obligation légale de déclaration de patrimoine en début de mandat, se contentant d’un dépôt en fin de carrière, ce qui constitue déjà en soi une infraction.
La FJKL met également en avant les liens présumés de Cassy avec le groupe armé « Fantom 509 », qui s’était illustré par des incendies criminels, des attaques contre des commissariats et l’assassinat de policiers. La DCPJ a établi que l’ex-sénateur aurait contribué au financement de leurs activités dans plusieurs communes, notamment Kenscoff et Gressier. L’organisation cite aussi ses connexions supposées avec le groupe criminel « BLTS » de Miragoâne, impliqué dans des enlèvements, des assassinats et des viols collectifs, dont les membres ont été identifiés dans le rapport.
Ces accusations s’ajoutent à des sanctions internationales déjà en vigueur : le Canada et le département du Trésor américain ont visé l’ex-sénateur pour corruption et soutien au crime organisé. Pour la FJKL, « ces charges sont trop graves pour être balayées d’un revers de main par un commissaire du gouvernement ». L’organisation affirme que le rôle du parquet n’était pas de classer le dossier sans suite, mais de transmettre les informations et les inculpés aux juges d’instruction déjà saisis.
Dans sa conclusion, la FJKL insiste que « le commissaire du gouvernement qui reçoit un supplément d’enquête ne peut pas classer un dossier déjà en instruction » et que « sa décision constitue soit un acte grave de corruption, soit une volonté politique du CPT d’imposer l’impunité ». Elle appelle à des sanctions contre le commissaire Monclair et, le cas échéant, contre le ministre de la Justice, si celui-ci a couvert l’opération. « Un tel scandale ne peut rester impuni », tranche l’organisation.
Ce dossier, selon la FJKL, illustre la manière dont « le banditisme légal supplante l’État de droit » et envoie « un signal de désespoir » à la société haïtienne. En annulant les poursuites contre Cassy et ses complices présumés, le Conseil présidentiel de transition aurait franchi une nouvelle étape dans la consolidation d’une culture d’impunité qui mine depuis des décennies la justice haïtienne. Pour la FJKL, il ne s’agit pas seulement d’un cas individuel, mais d’un tournant qui consacre « la victoire du crime organisé sur les institutions de la République » .

