BRUXELLES, vendredi 11 septembre 2026 (RHINEWS)– La question de la justice réparatrice envers les anciennes colonies européennes, notamment le cas d’Haïti et de la dette imposée par la France après la reconnaissance de son indépendance, est au cœur du nouvel ouvrage de la philosophe française Magali Bessone, intitulé Ce que nous devons à Haïti, réflexion philosophique sur la justice coloniale.
Professeure de philosophie à Paris, Magali Bessone s’intéresse dans cet ouvrage aux formes que pourrait prendre une justice réparatrice à l’égard des anciennes colonies. Elle s’appuie notamment sur l’histoire d’Haïti, indépendante depuis 1804, mais dont l’indépendance n’a été reconnue par la France qu’en 1825, en contrepartie de lourdes obligations financières et commerciales.
Invitée dans l’émission Matin Première de RTBF La Première, l’autrice est revenue sur les conditions dans lesquelles la France a reconnu l’indépendance haïtienne et sur leurs conséquences économiques et politiques à long terme.
Après la victoire des forces haïtiennes sur les troupes napoléoniennes à Vertières, en novembre 1803, Haïti proclame son indépendance le 1er janvier 1804. La France ne la reconnaît toutefois officiellement qu’en 1825, sous le règne du roi Charles X.
L’ordonnance royale de 1825 impose alors à Haïti le versement d’une indemnité de 150 millions de francs-or destinée à indemniser les anciens colons français. Le texte accorde également à la France des avantages commerciaux, notamment une réduction de 50 % des droits de douane sur les marchandises françaises.
Pour Magali Bessone, ces dispositions ont contribué à rétablir une forme de domination française sur le nouvel État indépendant.
« Il s’agit non seulement pour la France de 1825 d’une certaine manière d’effacer la révolution haïtienne en rétablissant les colons disons au sommet d’une certaine hiérarchie politique et sociale, mais il s’agit aussi pour la France d’assurer pour l’avenir un bénéfice dans le commerce avec celui qui était jusqu’à la fin du 18e siècle la perle des Antilles », explique-t-elle.
Selon la philosophe, les arrangements conclus en 1825 ont notamment permis à la France de continuer à tirer profit des ressources et des productions haïtiennes, parmi lesquelles le coton, le café et le sucre.
Le devoir de réparation des États coloniaux
Magali Bessone estime que la France a aujourd’hui un devoir de réparation envers Haïti, considérant que l’ancien État colonial a continué à bénéficier d’une relation de domination politique, économique et sociale après l’indépendance du pays.
L’indemnité imposée en 1825 a par ailleurs contraint Haïti à recourir à l’emprunt pour honorer ses engagements. Une partie importante de ces emprunts a été contractée auprès de banques françaises, dans des conditions que l’autrice qualifie de particulièrement défavorables pour Haïti.
« Elles étaient extrêmement heureuses de proposer des prêts à des taux prohibitifs, de telle sorte qu’Haïti, non seulement a intégralement payé la dette ramenée à 90 millions de francs en 1838, mais également les intérêts, les arriérés, de l’emprunt, et c’est ce qu’on appelle la double dette. Donc c’est cette double dette qu’il s’agit aujourd’hui de réparer », affirme-t-elle.
La question de cette dette historique a retrouvé une visibilité politique en France en 2025, à l’occasion du bicentenaire de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti. L’Assemblée nationale française a alors adopté une résolution appelant notamment à « la reconnaissance, le remboursement et la réparation de la dette haïtienne ».
Pour Magali Bessone, cette démarche participe d’un processus plus large de justice réparatrice internationale. Celle-ci pourrait, selon elle, prendre différentes formes, notamment des excuses officielles, une reconnaissance historique et des mesures de réparation adaptées aux préjudices subis par les anciennes colonies.
La philosophe souligne également que l’histoire de la relation entre la France et Haïti demeure largement méconnue en France, en particulier en ce qui concerne les conséquences de l’indemnité imposée après l’indépendance et le mécanisme d’endettement qui s’est développé par la suite.
Cet article de Mathilde Rigaud, a été publié initialement sur: https://www.rtbf.be/article/justice-reparatrice-pour-les-anciennes-colonies-europeennes-le-cas-d-haiti-depouille-par-la-france-11782526

