Haïti : Trois membres du Conseil présidentiel de transition accusés de corruption, l’ONU alerte sur les détournements massifs de fonds publics…

Les Conseillers-presidents: Emmanuel Vertilaire, Smith Augustin et Louis Gerald Gilles...

NEW YORK, vendredi 27 juin 2025 (RHINEWS)Un rapport du Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti, publié en juin 2025, révèle de nouveaux cas de corruption à très haut niveau, dont l’un implique directement trois membres en fonction du Conseil présidentiel de transition (CPT). Alors que le pays est plongé dans une crise sécuritaire et institutionnelle majeure, ce rapport met en lumière l’ampleur des flux financiers illicites dans le secteur public et l’impunité dont bénéficient des personnalités politiques influentes.

« Certains agents publics continuent de profiter de leurs fonctions pour détourner des fonds à des fins personnelles, ce qui a des incidences directes sur la capacité de l’État à répondre aux besoins fondamentaux comme la santé ou l’éducation », dénoncent les experts onusiens. Le document souligne que les pressions exercées sur des fonctionnaires pour participer à ces détournements sont devenues systémiques, enracinées dans l’appareil d’État.

Le cas le plus retentissant est celui de Louis Gérald Gilles, Emmanuel Vertilaire et Smith Augustin, tous trois membres du CPT, accusés d’avoir exigé un pot-de-vin de 100 millions de gourdes haïtiennes, soit environ 750 000 dollars américains, au président du conseil d’administration de la Banque nationale de crédit (BNC), Pascal Raoul Pierre-Louis, en échange du maintien de ce dernier à son poste. Dans une lettre adressée au Premier ministre en juillet 2024, M. Pierre-Louis a rapporté les faits et identifié nommément les trois conseillers.

Une enquête conduite par l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a confirmé les accusations, recommandant des poursuites pénales pour « abus de pouvoir, corruption et pratiques de pots-de-vin ». Sur cette base, le juge d’instruction Félismé Benjamin a été saisi du dossier. Il a clos son instruction il y a déjà six mois, et transmis le dossier au commissaire du gouvernement de Port-au-Prince en attente de son réquisitoire définitif, une étape obligatoire pour pouvoir rendre l’ordonnance de clôture.

Mais le réquisitoire définitif n’a toujours pas été transmis, et le juge instructeur ne peut, à ce jour, finaliser la procédure. Cette inaction retarde la possibilité de renvoyer les prévenus devant la justice. La lettre du Groupe d’experts soulève donc une question centrale :

« Qu’est-ce qui empêche le commissaire du gouvernement, chargé de mettre en œuvre la politique pénale de l’État, de communiquer son réquisitoire au juge instructeur ? »

Malgré le mandat de comparution émis, les trois conseillers du CPT ont refusé de se présenter au tribunal. Le 19 février 2025, la cour d’appel a annulé la décision du tribunal de première instance, déclarant ce dernier incompétent au motif du statut particulier des conseillers présidentiels.

« Il s’agit d’un exemple frappant d’impunité institutionnalisée », déclare une source judiciaire citée dans le rapport.

L’inaction du commissaire du gouvernement, six mois après la transmission du dossier, interroge également sur l’indépendance du parquet face aux intérêts politiques. Le rapport onusien, sans accuser nommément d’entrave, alerte sur des pratiques systématiques de blocage judiciaire :

« Des parties influentes menacent régulièrement les procureurs et les juges pour entraver le cours de la justice. »

D’autres dossiers illustrent la persistance de la corruption : en novembre 2024, un inspecteur de la Direction générale des impôts a été condamné à quatre ans de prison pour détournement de fonds publics, après enquête de l’ULCC. Dans une autre affaire, la mauvaise gestion du Programme national de cantines scolaires a conduit à l’arrestation de son ancienne coordonnatrice. En février 2025, l’ancien directeur général de l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) a également été arrêté pour détournement de fonds.

Mais le rapport souligne que malgré ces actions ponctuelles, l’appareil judiciaire haïtien reste largement inefficace face à la corruption systémique.

« Seules deux poursuites pour détournement de fonds publics ont abouti en vingt ans », déplorent les auteurs du rapport.

Alors que les ressources publiques sont déjà minées par l’insécurité et la crise humanitaire, ces révélations sur la corruption au sein même du pouvoir de transition aggravent la défiance populaire et internationale à l’égard de l’État haïtien. Le Groupe d’experts appelle à :

« Une réforme urgente du système judiciaire et à une volonté politique claire pour mettre fin à l’impunité. »

Dans un pays où les institutions sont fragiles et les priorités multiples, la paralysie du système judiciaire dans les dossiers impliquant des figures de pouvoir devient un marqueur de crise profonde. Le cas des trois conseillers du CPT pourrait ainsi devenir emblématique d’un tournant : soit vers une refondation républicaine, soit vers une consolidation d’un régime d’impunité.