Haïti plongée dans le chaos : Bilan du premier semestre 2025 de la POHDH

Alermy Piervilus, Secretaire Executif de la POHDH...

PORT-AU-PRINCE, mardi 22 juillet 2025 (RHINEWS) — Au terme des six premiers mois de l’année 2025, la Plateforme des Organisations Haïtiennes des Droits Humains (POHDH) a publié un rapport accablant sur la situation des droits humains en Haïti, qualifiant cette période de véritable descente aux enfers. Selon la POHDH, « la situation déjà catastrophique n’a fait qu’empirer tant sur le plan sécuritaire, social, économique que politique ». Le pays est désormais dominé par la violence armée, l’effondrement des institutions et la déshumanisation progressive de la vie quotidienne.

La terreur imposée par les gangs n’a cessé de croître. Des communes entières telles que Kenscoff, Mirebalais, Delmas 30 ou encore Pacot sont désormais sous le contrôle total de groupes criminels. Cette progression s’est accompagnée d’une vague de massacres, d’incendies, de pillages et de déplacements massifs. La POHDH estime à plus de 3 000 le nombre de personnes tuées durant ce semestre et à environ 250 000 celui des déplacés internes. L’un des épisodes les plus bouleversants est survenu le 17 février, lorsqu’un bébé de deux mois a été arraché des bras de sa mère et jeté dans les flammes. La mère, Eliana Télémaque, est décédée peu après, submergée par le chagrin.

Les camps de déplacés, désormais au nombre de plus de 240 à travers le pays, sont devenus le refuge précaire d’une population abandonnée. Ils sont souvent établis dans des bâtiments publics, des terrains vagues ou des écoles désaffectées. Ces lieux, ni conçus ni adaptés à l’hébergement prolongé, sont surpeuplés, insalubres et exposés à la violence. Les conditions de vie y sont déplorables : absence d’intimité, alimentation quasi inexistante, manque d’eau potable et d’assainissement, absence de soins médicaux, et propagation de maladies comme le choléra. La POHDH souligne que cette situation tend à se normaliser au point de devenir une composante structurelle de la vie de nombreuses communautés.

Sur le plan institutionnel, le pays est miné par une corruption endémique. Les membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et du gouvernement semblent plus préoccupés par la répartition des privilèges que par la gouvernance. Selon la POHDH, ils « se livrent à des querelles pour le pouvoir tel un butin », tandis que les institutions sombrent. Trois conseillers présidentiels, bien que mis en cause pour corruption par l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), continuent d’exercer leurs fonctions en toute impunité, protégés par une justice partiale. Des rapports accablants de l’ULCC visant plusieurs institutions étatiques, dont l’Office de la Protection du Citoyen, la Direction de l’Immigration et l’Office d’Accidents du Travail, n’ont donné lieu à aucune poursuite judiciaire. Parallèlement, une enquête indépendante menée au sein du Ministère de la Jeunesse a révélé un vaste système de détournement de fonds publics et de favoritisme.

Dans les prisons, les conditions sont tout aussi inhumaines. Une majorité écrasante des détenus est en détention préventive prolongée, sans évolution judiciaire. Les femmes, les mineurs et les détenus du Pénitencier National vivent dans des cellules surpeuplées, parfois transformées à la hâte dans des commissariats de police, comme à Pétion-Ville ou à Port-au-Prince. Les prisonniers souffrent de malnutrition, n’ont qu’un repas par jour, parfois aucun, et sont privés d’eau potable et de soins médicaux. Le personnel carcéral, débordé, travaille dans des conditions déplorables, tandis que les conditions d’hygiène favorisent les épidémies et la détérioration rapide de la santé des détenus.

Le secteur éducatif est lui aussi en chute libre. La rentrée scolaire 2024-2025 s’est déroulée dans un climat d’insécurité généralisée, marqué par des grèves d’enseignants réclamant des hausses salariales et de meilleures conditions de travail. Certaines écoles publiques ont été forcées de fermer leurs portes en plein milieu de l’année, notamment dans les zones contrôlées par les gangs. Lors des examens officiels, plusieurs incidents graves ont été signalés, dont l’attaque de Lascahobas le 3 juillet par le groupe 400 Mawozo, empêchant la tenue de la dernière journée d’évaluation pour les élèves de 9e année. Les universités, y compris les principales facultés de l’Université d’État d’Haïti, ont également été contraintes de quitter leurs locaux, rendant l’accès aux cours difficile, voire impossible, pour des milliers d’étudiants.

Le système de santé n’échappe pas à la déliquescence. Les grands hôpitaux de Port-au-Prince, comme l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, l’Hôpital Sanatorium, l’Hôpital Universitaire de Mirebalais, ainsi que plusieurs centres de santé publics, sont restés fermés. Seuls deux établissements hospitaliers, situés dans des zones contrôlées par des gangs, ont tenté de rester ouverts, mais sont inaccessibles pour la majorité de la population. L’Hôpital Universitaire La Paix est désormais le seul hôpital public fonctionnel dans la capitale, surchargé et incapable de répondre aux besoins de millions d’habitants.

Les femmes, quant à elles, subissent des violences d’une brutalité extrême. Les groupes armés les considèrent comme des trophées de guerre, les utilisant comme monnaie d’échange ou comme moyen d’asservissement. Selon la POHDH, plus de 79 cas de féminicides ont été recensés entre janvier et juin 2025. L’organisation féministe SOFA a quant à elle documenté 503 cas de violences sexuelles et physiques, un chiffre en hausse de 85 % par rapport à l’année précédente. Même les femmes enceintes, les personnes âgées et les enfants sont pris pour cibles. Dans les camps de déplacés, les femmes sont exposées à la faim, à l’absence d’hygiène, à la promiscuité et à toutes formes de violences.

À l’étranger, les Haïtiens font également face à une hostilité croissante. En République Dominicaine, plus de 115 000 d’entre eux ont été expulsés entre janvier et juin 2025. Le président Luis Abinader a mis en place quinze nouvelles mesures restreignant l’accès des migrants haïtiens aux soins de santé, même pour les femmes enceintes. Certaines ont été contraintes d’accoucher chez elles, dans des conditions indignes, par peur des persécutions. La mort de Lourdia Jean Pierre en est une illustration tragique. Aux États-Unis, des mesures migratoires controversées, notamment la suspension du programme de « parole humanitaire », exposent les Haïtiens à des expulsions accélérées et à des arrestations arbitraires.

Dans ses recommandations, la POHDH appelle à un sursaut de responsabilité. Elle demande que les membres du Conseil Présidentiel cessent de privilégier leurs intérêts personnels, que les conseillers mis en cause soient suspendus et traduits en justice, que la sécurité soit restaurée avant toute tentative d’imposition d’une nouvelle constitution, et que les déplacés reçoivent une assistance réelle et non instrumentalisée. Elle insiste sur la nécessité d’un accès rapide aux soins, en particulier pour les personnes vulnérables et traumatisées.

La POHDH tire la sonnette d’alarme. Si aucune mesure décisive n’est prise, « les conséquences en matière de violation des droits humains seront davantage catastrophiques et compromettront fortement l’avenir des milliers d’enfants et de jeunes déplacés », a conclu la plateforme des organisations haïtiennes des droits humains.