Haïti – Ouragan Mélissa : le RNDDH dénonce « l’inadéquation » des mesures de l’État face à un bilan humain et matériel catastrophique…

Vue partielle des dégâts causés par Mélissa…

 

 

PORT-AU-PRINCE, jeudi 6 novembre 2025 (RHINEWS)- Dans un rapport publié une semaine après le passage de l’ouragan Mélissa, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) dénonce vigoureusement « l’inadéquation » des mesures prises par les autorités étatiques face à une catastrophe dont l’ampleur humaine et matérielle aurait pu être réduite. L’organisation, profondément affligée par le bilan de quarante-trois morts, treize disparus, vingt-et-un blessés, ainsi que des milliers de maisons détruites ou inondées et près de deux mille personnes déplacées dans des abris provisoires, affirme que les actions de l’État se sont révélées « cosmétiques », insuffisantes et inadaptées aux risques connus et annoncés plusieurs jours à l’avance. Selon les données du Secrétariat permanent de gestion des risques et désastres, publiées le 3 novembre 2025, les pluies diluviennes liées à Mélissa ont touché au moins trente-et-une communes du Grand Sud, provoquant des inondations majeures, des crues de rivières, la destruction de jardins, plantations, maisons et infrastructures, en particulier dans les départements du Sud-Est, des Nippes, du Sud, de la Grand’Anse et dans la commune de Petit-Goâve, située dans l’Ouest du pays.

Le RNDDH souligne que les dégâts les plus meurtriers sont concentrés à Petit-Goâve, où vingt-cinq personnes ont péri lorsque la rivière La Digue est entrée en crue entre 2 h et 6 h du matin, submergeant les quartiers de La Digue et de Borne-Soldat, détruisant des maisons et emportant des familles entières. L’organisation relate des scènes de tragédie extrême, illustrées par des témoignages qu’elle a directement recueillis auprès des proches des victimes. Parmi dix-sept cas documentés, douze étaient des enfants, représentant à eux seuls 48 % des victimes recensées par l’organisation, un chiffre que le RNDDH juge particulièrement alarmant, révélateur de la vulnérabilité des plus jeunes et des plus pauvres lors de catastrophes naturelles.

Des récits poignants témoignent de la violence des eaux. Luter Cilien, âgé de 80 ans, a été retrouvé sans vie accroché à un arbre après que la crue eut emporté sa maison. Yvrose Attis, 70 ans, a été tuée alors qu’elle tentait d’échapper aux eaux avec sa petite-fille Cassandra, seule survivante de la maison. La petite Ediouna Charles, âgée de cinq ans, a été arrachée à sa famille à Fond Fable et retrouvée morte après avoir dérivé vers la mer. Trois sœurs — Viergeline, Elisabeth et Wideline Godard, âgées respectivement de six ans, trois ans et un mois — ont été emportées à Petit-Goâve ; deux de leurs corps ont été retrouvés, tandis que celui du bébé a été dévoré par des chiens, selon les informations rapportées par leur tante. La famille Cilien, du carrefour La Digue, illustre un drame d’une violence inouïe : quatre enfants âgés de deux à six ans ont péri, retrouvés dans les rues, sous un pont ou près d’un mur, tandis que leurs parents, blessés, ont survécu dans un état de choc profond. Les cadavres de ces victimes, souvent retrouvés plusieurs heures ou plusieurs jours après les faits, ont été déposés dans des morgues de Petit-Goâve, submergées par l’afflux des corps.

La liste tragique se poursuit avec la mort de Calla Hyppolite, 22 ans, jeune femme vivant avec une déficience motrice, emportée alors que sa cousine tentait de la sauver ; de Lenchise et Keïcha Rosiclaire, âgées de douze et trois ans, retrouvées coincées sous un pont ou sur une route trois jours après leur disparition ; d’Elismé Jean Paul, 67 ans, emporté alors qu’il se trouvait avec sa femme et deux de ses petites-filles ; de deux jeunes enfants, Yvencia et Johana Mercure, mortes à Borne-Soldat ; ainsi que d’Esaïe Genty, 31 ans, dont le corps sans vie a été récupéré alors que sa conjointe et sa belle-fille ont survécu de justesse. À travers ces récits, le RNDDH dénonce un drame massif dans lequel les plus vulnérables — enfants, personnes âgées, personnes vivant avec handicap — ont été abandonnés à un environnement dangereux sans mesures préventives adéquates de la part des autorités.

De nombreuses personnes ont été blessées ou ont survécu avec des traumatismes physiques et psychologiques importants, tout en perdant absolument tous leurs biens. Le rapport mentionne notamment Johnny Cilien, dont la maison a été complètement inondée ; Cassandra Attis, qui a survécu en s’agrippant à un véhicule mais souffre aujourd’hui de douleurs persistantes ; Jonathan Cilien et Jacqueline Desroches, parents des quatre enfants décédés, projetés contre des arbres par la violence des eaux et toujours hospitalisés pour blessures ; ou encore Natania Simon, blessée et ayant perdu son bétail, sa maison et une partie de sa famille. Le RNDDH insiste sur le fait que ces survivants se retrouvent aujourd’hui dans une extrême précarité, sans soutien immédiat et sans accès à des services médicaux et psychologiques adéquats.

Au-delà de Petit-Goâve, la catastrophe a ravagé de vastes zones du Grand Sud. Dans le Sud-Est, un septuagénaire est mort à Savanes Dubois et les routes principales reliant Jacmel à Bainet et à Port-au-Prince ont été détruites, isolant des populations entières. Les voiliers de Jacmel et Marigot ont dérivé en mer et les jardins ont été anéantis, compromettant la survie de centaines de familles paysannes. Dans les Nippes, cent-huit familles recensées ont tout perdu : maisons, plantations, bétails, effets personnels, tandis que les toitures de nombreuses habitations ont été arrachées par les vents. Dans le Sud, quatre personnes ont perdu la vie et les routes ont été gravement endommagées, notamment à Roche-à-Bateaux.

Dans la Grand’Anse, au moins cinq personnes se sont noyées, deux ont été blessées, des écoles ont été détruites et plus de cent quarante personnes ont été contraintes de se réfugier dans des écoles communautaires à Castillon. Partout, les routes sont impraticables, les maisons détruites, les jardins inondés et les services vitaux coupés, aggravant une crise humanitaire déjà profonde.

Le RNDDH rapporte que la majorité des personnes sinistrées n’ont reçu aucune aide directe de l’État dans la semaine suivant la catastrophe. Les familles se sont appuyées sur la solidarité des voisins, tandis que les organismes étatiques ne se sont que rarement manifestés. Une délégation du FAES, du PIN et de la Protection civile s’est rendue à Petit-Goâve, mais la seule mesure annoncée aurait été l’octroi d’une aide de 250 000 gourdesaux familles endeuillées, décision vivement contestée par le RNDDH au regard des précédents. L’organisation rappelle qu’après l’attaque armée du 24 décembre 2024 à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, l’État avait octroyé 1 000 000 gourdes aux familles des victimes. Elle « ne comprend pas » pourquoi ce montant a été drastiquement réduit alors que, selon ses termes, « la responsabilité de l’État est clairement établie » dans les deux cas, et exige « le même traitement » pour les victimes de Mélissa.

Le RNDDH critique également la stratégie de communication de l’État, décrivant une alerte « outrancière » lancée plus de huit jours avant les pluies, ce qui aurait contribué à « diminuer la vigilance » de la population. Selon le rapport, l’alerte n’a pas été diffusée de manière uniforme, certaines localités vulnérables n’ayant reçu aucune information sur les risques réels ou les sites d’hébergement disponibles. Le RNDDH souligne qu’en dépit de la communication officielle, aucune mesure concrète — curage de rivières, déplacement préventif des habitants exposés, sécurisation des zones à risque — n’a été adoptée, laissant les populations livrées à elles-mêmes alors que les dégâts étaient « prévisibles ».

Pour l’organisation, les profils des victimes — enfants en bas âge, personnes âgées, personnes vivant avec déficience — démontrent que « vivre en Haïti devient de plus en plus dangereux » pour les groupes vulnérables, dont l’exposition aux catastrophes naturelles comme à la violence armée est « constante ». Le RNDDH estime que si les autorités avaient pris des mesures préventives appropriées, notamment le déplacement obligatoire des habitants de La Digue, Borne-Soldat et d’autres zones à haut risque, un grand nombre de vies auraient pu être épargnées. L’organisation met en cause « l’incompétence caractérisée de l’État au plus haut niveau » et les « défaillances structurelles » de la Protection civile.

Le rapport, tout en présentant les condoléances de l’organisation aux familles endeuillées, appelle l’État à fournir en urgence une assistance psychologique, médicale et financière aux survivants, à suivre de près leur relèvement jusqu’à leur réhabilitation complète, à dresser une liste nationale des communautés exposées afin de déplacer préventivement les personnes vulnérables lors de futurs risques annoncés, et à mettre en œuvre des programmes de relèvement dignes et adaptés aux besoins exprimés par les victimes elles-mêmes. Le RNDDH insiste sur l’urgence de repenser totalement la gestion des risques en Haïti pour éviter la répétition de catastrophes évitables et réduire les pertes humaines dans un pays où les populations marginalisées paient systématiquement le prix le plus lourd des déficiences de l’État.