Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mardi 28 juillet 2026 (RHINEWS)- Le 28 juillet 1915, des Marines américains débarquaient à Port-au-Prince sous prétexte de rétablir l’ordre après l’assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam. Ce qui devait être présenté comme une intervention temporaire allait se transformer en une occupation militaire de dix-neuf années, jusqu’au 15 août 1934. Cent onze ans après ce débarquement historique et quatre-vingt-deux ans après le départ officiel des troupes américaines, Haïti demeure plongée dans une crise multidimensionnelle qui semble défier toutes les tentatives de redressement. L’État est largement absent de vastes portions du territoire, les groupes armés imposent leur loi à des millions de citoyens, la corruption mine les institutions, la justice peine à remplir sa mission, l’économie survit davantage grâce aux transferts de la diaspora qu’à la production nationale et une grande partie de la jeunesse regarde l’avenir avec plus d’inquiétude que d’espérance.
Cette situation conduit naturellement à une interrogation fondamentale : les blessures laissées par l’occupation américaine expliquent-elles encore le drame haïtien ou bien le pays est-il désormais prisonnier de ses propres renoncements ? La réponse ne peut être ni simpliste ni idéologique. L’histoire enseigne que les nations ne sont jamais condamnées par un seul événement, aussi traumatisant soit-il. Elles sont le produit d’une succession de décisions, de responsabilités assumées ou abandonnées, d’institutions consolidées ou détruites, de dirigeants visionnaires ou prédateurs.
Les historiens Suzy Castor, Hans Schmidt, Mary Renda, Laurent Dubois et Michel-Rolph Trouillot ont montré, chacun à leur manière, que l’occupation américaine ne fut pas un simple épisode militaire. Elle transforma profondément l’organisation politique, administrative, économique et sécuritaire d’Haïti. Sous couvert de modernisation, les autorités américaines restructurèrent l’État, réorganisèrent les finances publiques, créèrent une nouvelle force militaire, modifièrent la Constitution de 1918 afin de permettre aux étrangers de posséder des terres et renforcèrent considérablement le pouvoir central. Certaines infrastructures furent construites, des routes ouvertes, quelques services administratifs modernisés, mais ces réalisations s’accompagnèrent également d’une réduction drastique de la souveraineté nationale, d’une répression parfois brutale contre les résistances paysannes et d’un profond traumatisme politique.
L’occupation laissa derrière elle un paradoxe dont Haïti peine encore à se libérer. L’État fut renforcé dans sa capacité de contrôler le territoire, mais les mécanismes démocratiques capables de contrôler cet État demeurèrent faibles. Les institutions furent conçues davantage pour maintenir l’ordre que pour garantir la participation citoyenne. Cette centralisation excessive favorisa, après le départ des troupes américaines, l’émergence de régimes autoritaires qui utilisèrent l’appareil d’État comme instrument de domination plutôt que comme outil de développement.
Pourtant, il serait intellectuellement malhonnête d’attribuer exclusivement aux États-Unis la responsabilité de la catastrophe actuelle. Depuis 1934, près d’un siècle s’est écoulé. Plusieurs générations de dirigeants haïtiens se sont succédé. Des dizaines de gouvernements, des présidents élus ou non, des conseils militaires, des juntes, des gouvernements provisoires, des transitions politiques et des administrations de toutes tendances ont exercé le pouvoir. Chacun a hérité de contraintes réelles, mais chacun a également disposé d’une part de responsabilité dans la construction ou la destruction de l’État.
L’histoire contemporaine d’Haïti révèle une constante inquiétante : les crises nationales deviennent presque systématiquement des occasions de négociation politique plutôt que des moments de reconstruction institutionnelle. Les intérêts particuliers prennent souvent le dessus sur l’intérêt général. Les alliances changent au rythme des ambitions personnelles. Les programmes de gouvernement cèdent la place aux calculs électoraux. L’État devient un butin à partager plutôt qu’une institution à servir.
Cette dérive n’est pas uniquement politique. Elle est aussi culturelle. Pendant trop longtemps, la réussite individuelle a été dissociée de la réussite collective. Beaucoup ont appris à contourner les institutions plutôt qu’à les renforcer. L’évasion fiscale est parfois perçue comme une preuve d’habileté. Le détournement des fonds publics cesse d’indigner dès lors qu’il profite à son propre camp. Les nominations reposent davantage sur les relations personnelles que sur les compétences. Dans un tel environnement, l’excellence devient suspecte tandis que la médiocrité s’installe comme norme.
L’une des conséquences les plus dramatiques de cette culture politique est l’affaiblissement progressif de la souveraineté nationale. Une nation ne perd pas seulement son indépendance lorsqu’une armée étrangère occupe son territoire. Elle peut également perdre sa liberté lorsque ses propres dirigeants renoncent volontairement à défendre les intérêts du pays. La dépendance moderne est moins visible que celle des occupations militaires. Elle passe par la dépendance économique, financière, diplomatique, sécuritaire et parfois même intellectuelle.
Au fil des décennies, Haïti est devenue l’un des pays les plus dépendants de l’aide internationale. Les budgets publics sont largement soutenus par des financements extérieurs. De nombreux programmes sociaux fonctionnent grâce aux bailleurs internationaux. Les grandes décisions politiques sont souvent précédées de consultations diplomatiques. Les crises électorales donnent lieu à des médiations étrangères répétées. Les transitions politiques sont fréquemment accompagnées de communiqués émanant d’ambassades ou d’organisations internationales.
Cette réalité nourrit chez beaucoup de citoyens le sentiment que le destin national échappe progressivement aux Haïtiens eux-mêmes. Que cette perception soit totalement exacte ou non importe finalement moins que ses conséquences. Lorsqu’un peuple perd confiance dans sa capacité à décider de son avenir, il s’installe dans une forme de résignation collective qui constitue peut-être le plus dangereux des renoncements.
Il serait toutefois injuste de présenter cette influence extérieure comme un phénomène unilatéral. Les puissances étrangères n’interviennent pas dans un vide politique. Elles trouvent souvent des interlocuteurs nationaux prêts à solliciter leur arbitrage, leur soutien ou leur protection afin de renforcer leur propre position. Trop souvent, des acteurs politiques incapables de convaincre leurs compatriotes cherchent à obtenir une légitimité auprès de partenaires étrangers. Cette logique transforme progressivement la politique nationale en un espace où les rapports de force internationaux prennent parfois le pas sur la volonté populaire.
L’indépendance conquise en 1804 reposait sur une idée révolutionnaire : un peuple pouvait refuser toute domination extérieure et construire librement son destin. Deux siècles plus tard, cette ambition paraît souvent lointaine. Non parce que les Haïtiens auraient perdu leur attachement à la liberté, mais parce que les mécanismes contemporains de dépendance sont infiniment plus complexes que les occupations militaires d’autrefois. Ils passent par les dettes, les conditionnalités financières, les rapports économiques inégaux, les influences diplomatiques, les fragilités institutionnelles et, surtout, par la faiblesse des dirigeants nationaux.
Aucune puissance étrangère, aussi influente soit-elle, ne peut durablement contrôler un pays dont les institutions sont solides, dont les dirigeants sont intègres et dont les citoyens défendent résolument l’intérêt général. À l’inverse, même les meilleures intentions internationales deviennent inefficaces lorsqu’elles se heurtent à un système politique dominé par la corruption, l’impunité et l’absence de vision.
C’est probablement là que réside la plus grande tragédie haïtienne. Le véritable obstacle au développement n’est pas seulement extérieur. Il est aussi intérieur. Il réside dans cette incapacité chronique à construire un consensus national autour de quelques priorités essentielles : la sécurité, la justice, l’éducation, la production, la bonne gouvernance et la défense de l’intérêt collectif. Tant que ces fondements demeureront fragiles, les crises continueront de se succéder et les interventions étrangères apparaîtront, à tort ou à raison, comme des solutions de dernier recours.
Pourtant, l’histoire mondiale démontre qu’aucune fatalité n’est irréversible. Des nations ayant connu des occupations, des guerres civiles, des génocides ou des destructions massives ont réussi à se relever parce qu’elles ont décidé de rompre avec les pratiques qui entretenaient leur déclin. Elles ont investi dans leurs institutions avant d’investir dans les symboles. Elles ont privilégié la compétence plutôt que les appartenances politiques. Elles ont fait de l’éducation une priorité nationale. Elles ont accepté que la reconstruction d’un État exige plusieurs décennies de discipline, de constance et de sacrifices.
Haïti possède encore des ressources considérables. Sa diaspora constitue l’une des plus dynamiques de la Caraïbe. Sa jeunesse représente la majorité de la population. Ses universités, malgré leurs difficultés, continuent de former des femmes et des hommes de grande qualité. Son histoire demeure une source d’inspiration universelle. Son potentiel agricole, touristique, culturel et entrepreneurial reste immense. Rien ne condamne objectivement le pays à demeurer dans le chaos. Ce qui manque avant tout, c’est une volonté collective suffisamment forte pour transformer ces ressources en projet national.
Cette volonté collective ne pourra cependant émerger sans un profond examen de conscience. Depuis trop longtemps, le débat public haïtien oscille entre deux extrêmes tout aussi stériles : d’un côté, ceux qui attribuent l’ensemble des malheurs du pays aux puissances étrangères ; de l’autre, ceux qui considèrent que les Haïtiens sont seuls responsables de leur destin et que l’histoire n’a plus aucune incidence sur le présent. La vérité se situe entre ces deux lectures. Les grandes puissances ont poursuivi, comme elles l’ont toujours fait dans l’histoire des relations internationales, leurs intérêts stratégiques, économiques et géopolitiques. Elles ne sont ni des philanthropes ni des bienfaiteurs désintéressés. Mais aucune politique étrangère, aussi puissante soit-elle, ne peut durablement s’imposer sans trouver des relais locaux prêts à la servir, volontairement ou par opportunisme.
C’est ici que surgit la question, souvent évitée, de la responsabilité des élites haïtiennes. Depuis plusieurs décennies, une partie importante de la classe politique, économique et administrative semble avoir rompu le contrat moral qui devrait la lier à la nation. Au lieu de considérer l’État comme un patrimoine collectif à protéger, certains l’ont réduit à un instrument de promotion personnelle, à une source d’enrichissement ou à un moyen de consolider des réseaux d’influence. La fonction publique, qui devrait être le creuset de l’intérêt général, est trop souvent devenue un espace où les loyautés personnelles priment sur les compétences. Cette dérive ne date pas d’hier, mais elle s’est progressivement enracinée au point de paraître normale.
La corruption n’est pas seulement un problème financier. Elle constitue une véritable entreprise de destruction nationale. Chaque gourde détournée est une école qui ne sera jamais construite, un hôpital qui ne verra pas le jour, une route qui restera impraticable, un poste de police qui ne sera jamais équipé ou une famille qui continuera de vivre dans la précarité. Plus grave encore, la corruption détruit la confiance. Lorsqu’un citoyen ne croit plus en la justice, lorsqu’il doute de l’honnêteté de ses dirigeants ou de l’intégrité des institutions, il finit par se détourner de l’État lui-même. C’est ainsi que naît le cercle vicieux de l’impunité, où les fautes d’hier justifient celles d’aujourd’hui et préparent celles de demain.
L’effondrement progressif de l’autorité publique a ouvert un espace que les groupes criminels se sont empressés d’occuper. Là où l’État disparaît, d’autres pouvoirs émergent. Les gangs ne sont pas apparus spontanément. Ils se sont développés dans un contexte où la faiblesse des institutions, les rivalités politiques, l’exclusion sociale et l’impunité ont créé un terrain favorable à leur expansion. Au fil des années, certains acteurs politiques ont cru pouvoir instrumentaliser ces groupes armés pour défendre leurs intérêts immédiats. Cette stratégie s’est finalement retournée contre ses auteurs. Les organisations criminelles ont acquis leur propre autonomie, leurs propres ressources et leurs propres ambitions. Elles ne servent plus seulement des intérêts politiques ; elles cherchent désormais à contrôler des territoires, des routes commerciales, des quartiers entiers et parfois même des pans de l’économie informelle.
La violence qui ravage aujourd’hui Haïti ne représente donc pas uniquement une crise sécuritaire. Elle est le symptôme d’une crise beaucoup plus profonde : celle de la faillite de l’autorité publique. Lorsqu’un citoyen ne peut plus circuler librement dans son propre pays, envoyer ses enfants à l’école sans crainte ou accéder à un hôpital en toute sécurité, c’est le fondement même du contrat social qui s’effondre. Aucun développement économique durable n’est possible dans un environnement où la peur dicte le quotidien.
Face à cette réalité, les réponses exclusivement sécuritaires, bien qu’indispensables, demeurent insuffisantes. On peut neutraliser des criminels ; on ne détruit pas les causes profondes du crime par la seule force des armes. Tant que des milliers de jeunes continueront à grandir sans éducation de qualité, sans emploi, sans perspectives et sans confiance dans les institutions, les organisations criminelles trouveront toujours de nouvelles recrues. La sécurité doit être restaurée avec fermeté, mais elle doit s’accompagner d’un immense effort de reconstruction sociale, économique et institutionnelle.
La jeunesse haïtienne se trouve aujourd’hui au cœur de cette équation. Jamais une génération n’a été confrontée à autant d’obstacles. Beaucoup grandissent dans un environnement marqué par la violence, les déplacements forcés, la fermeture répétée des écoles, le chômage massif et l’absence de perspectives. Pourtant, cette même jeunesse possède un potentiel extraordinaire. Elle est plus instruite, plus connectée au monde, plus ouverte aux nouvelles technologies et plus consciente des transformations internationales que toutes les générations qui l’ont précédée. Le véritable enjeu consiste à transformer cette énergie en force de reconstruction nationale plutôt qu’en moteur de l’exil.
Car le départ massif des jeunes diplômés constitue aujourd’hui l’une des plus grandes tragédies silencieuses d’Haïti. Chaque ingénieur qui s’installe à l’étranger, chaque médecin qui quitte le pays, chaque professeur, chaque chercheur, chaque entrepreneur qui renonce à construire son avenir sur sa terre natale représente une perte considérable pour la nation. Certes, la diaspora apporte chaque année plusieurs milliards de dollars en transferts qui soutiennent des centaines de milliers de familles. Cette solidarité est admirable et demeure indispensable. Mais aucune économie ne peut durablement remplacer la création de richesse par les seuls envois de fonds. Les transferts familiaux soulagent les urgences ; ils ne peuvent, à eux seuls, bâtir une industrie, moderniser une agriculture, financer une recherche scientifique ou réformer durablement les institutions.
La diaspora haïtienne représente pourtant bien davantage qu’une source de devises. Elle constitue un immense réservoir de compétences, d’expériences professionnelles, de réseaux internationaux et de capacités d’investissement. Des milliers de médecins, d’universitaires, d’ingénieurs, de juristes, d’informaticiens, d’entrepreneurs et de chercheurs d’origine haïtienne occupent aujourd’hui des postes de responsabilité dans les plus grandes institutions du monde. Leur contribution au développement national ne devrait plus dépendre uniquement de leur bonne volonté individuelle. Elle devrait s’inscrire dans une véritable politique publique favorisant le transfert de compétences, les investissements productifs, les partenariats universitaires et la participation aux grandes réformes nationales.
Mais cette mobilisation ne pourra réussir que si le pays offre un minimum de stabilité, de transparence et de sécurité juridique. Aucun investisseur, qu’il soit haïtien ou étranger, n’engagera durablement ses ressources dans un environnement où les règles changent au gré des crises, où les contrats ne sont pas toujours respectés et où la justice peine à garantir les droits les plus élémentaires. Restaurer la confiance est devenu un impératif aussi important que restaurer la sécurité.
Cette reconstruction exige également une profonde révolution intellectuelle. Pendant trop longtemps, le débat politique s’est enfermé dans des querelles de personnes, des rivalités partisanes et des affrontements idéologiques qui ont souvent éclipsé les véritables enjeux du développement. Le XXIᵉsiècle impose pourtant de nouveaux défis : la révolution numérique, l’intelligence artificielle, la transition énergétique, les changements climatiques, la sécurité alimentaire, la compétitivité économique et la transformation des systèmes éducatifs. Pendant que d’autres nations investissent massivement dans la recherche, l’innovation et les technologies émergentes, Haïti risque de prendre un retard encore plus difficile à combler si elle ne fait pas de la connaissance la principale richesse de demain.
C’est précisément pourquoi la reconstruction nationale ne pourra être seulement politique. Elle devra être aussi scientifique, culturelle, économique et morale. Les nations qui réussissent sont celles qui produisent des idées autant que des biens matériels. Elles valorisent leurs chercheurs autant que leurs entrepreneurs, leurs enseignants autant que leurs dirigeants. Elles comprennent que le véritable pouvoir réside moins dans la domination que dans la capacité à créer, à innover et à transmettre le savoir aux générations futures.
La reconstruction d’Haïti ne pourra donc pas être le fruit d’un miracle politique ni d’une intervention étrangère, aussi généreuse soit-elle dans ses intentions affichées. Elle devra être l’œuvre des Haïtiens eux-mêmes. L’histoire enseigne que les grandes transformations nationales commencent toujours par une révolution des consciences avant de devenir des réformes institutionnelles. Il est temps que le pays cesse d’attendre son salut de l’extérieur pour retrouver confiance dans ses propres capacités. Aucune ambassade, aucune organisation internationale, aucun gouvernement étranger ne pourra aimer Haïti davantage que les Haïtiens eux-mêmes. Les partenaires internationaux peuvent accompagner un processus de redressement, fournir une assistance technique, contribuer au financement de projets ou soutenir les efforts de stabilisation. Ils ne remplaceront jamais la volonté d’un peuple déterminé à reprendre en main son destin.
Cette volonté suppose d’abord une rupture radicale avec la culture de l’improvisation qui caractérise trop souvent la gestion des affaires publiques. Gouverner un État moderne exige une vision à long terme, des institutions solides et des politiques publiques cohérentes. Le temps des solutions temporaires, des arrangements de circonstance et des compromis dictés par l’urgence doit laisser place à une véritable stratégie nationale de reconstruction. Celle-ci ne peut dépendre des alternances politiques ni des intérêts des gouvernements successifs. Elle devrait faire l’objet d’un large consensus réunissant les forces politiques, les universités, le secteur privé, les organisations sociales, les collectivités territoriales, les confessions religieuses et la diaspora autour d’un nombre limité de priorités nationales poursuivies avec constance pendant plusieurs décennies.
La première de ces priorités demeure incontestablement la restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national. Aucun projet économique, éducatif ou social ne pourra prospérer tant que des groupes criminels continueront de défier les institutions républicaines. La sécurité ne constitue pas seulement un droit fondamental ; elle est la condition préalable de toutes les autres politiques publiques. Restaurer l’autorité de l’État signifie renforcer les capacités de la Police nationale, professionnaliser les services de renseignement, moderniser le système judiciaire, lutter efficacement contre le trafic d’armes et de stupéfiants, démanteler les réseaux financiers qui alimentent les organisations criminelles et garantir que les auteurs de crimes, quels que soient leur statut ou leurs relations, répondent de leurs actes devant une justice indépendante. L’impunité est le plus puissant carburant de la violence.
Mais un État fort ne signifie pas un État autoritaire. La véritable force d’une démocratie réside dans la crédibilité de ses institutions, dans l’égalité des citoyens devant la loi, dans la transparence de l’administration publique et dans la capacité des gouvernants à rendre compte de leurs décisions. Haïti devra reconstruire une fonction publique fondée sur la compétence plutôt que sur le clientélisme. Les nominations dans les administrations, les entreprises publiques et les institutions autonomes devront répondre à des critères de mérite, d’intégrité et de qualification. Tant que les postes de responsabilité seront attribués comme des récompenses politiques, aucune réforme durable ne pourra produire les résultats attendus.
Cette renaissance nationale devra également s’appuyer sur une révolution éducative. Depuis l’indépendance, l’école haïtienne a souvent été présentée comme le principal instrument de promotion sociale. Aujourd’hui, elle doit devenir le principal levier du développement national. L’accès universel à une éducation de qualité, la modernisation des programmes scolaires, le renforcement de l’enseignement scientifique et technique, la maîtrise des langues étrangères, l’apprentissage des technologies numériques et de l’intelligence artificielle doivent désormais figurer au cœur des priorités nationales. Le monde entre dans une nouvelle révolution industrielle portée par les données, les algorithmes, la robotique et les biotechnologies. Si Haïti manque une nouvelle fois ce rendez-vous historique, l’écart qui la sépare des économies émergentes risque de devenir encore plus difficile à combler.
Les universités auront, dans cette perspective, une responsabilité déterminante. Elles ne peuvent plus se limiter à délivrer des diplômes. Elles doivent devenir des centres de production de connaissances, d’innovation et d’expertise au service des politiques publiques. Les chercheurs haïtiens doivent être associés à la réflexion sur les grandes réformes nationales : sécurité, urbanisme, agriculture, énergie, gouvernance, intelligence artificielle, santé publique, environnement, justice et développement territorial. Les décisions publiques gagneraient en efficacité si elles reposaient davantage sur les résultats de la recherche scientifique que sur les improvisations ou les considérations partisanes.
Le secteur privé est lui aussi appelé à redéfinir son rôle dans la société. Une économie fondée principalement sur les importations, la consommation et les activités spéculatives ne pourra jamais créer suffisamment d’emplois pour répondre aux besoins d’une population jeune et en forte croissance. L’avenir passe par la production nationale, la transformation agricole, l’industrialisation, les nouvelles technologies, les énergies renouvelables, l’économie numérique, les industries culturelles et l’innovation. Investir dans ces secteurs, c’est contribuer non seulement à la création de richesses, mais aussi au renforcement de la souveraineté économique du pays.
La diaspora, quant à elle, ne doit plus être considérée uniquement comme un soutien financier indispensable aux familles restées au pays. Elle représente un formidable capital humain dont les compétences, les réseaux professionnels et les capacités d’investissement peuvent accélérer la reconstruction nationale. Les États qui ont réussi leur développement ont presque tous su mobiliser leurs ressortissants vivant à l’étranger. L’Inde, la Chine, Israël, l’Irlande ou encore la Corée du Sud ont démontré que les diasporas peuvent devenir des moteurs de modernisation lorsqu’elles sont intégrées à une véritable stratégie nationale. Haïti dispose des mêmes possibilités, à condition de créer un environnement institutionnel fondé sur la confiance, la sécurité juridique et la transparence.
Les organisations de la société civile, les médias, les universités, les syndicats, les associations professionnelles et les organisations communautaires auront également un rôle essentiel à jouer. Une démocratie vivante ne repose pas uniquement sur les institutions politiques ; elle dépend aussi d’une citoyenneté active capable d’exiger des comptes, de défendre l’intérêt général et de résister aux dérives autoritaires comme aux tentations de la corruption. Les citoyens doivent retrouver le goût de la participation civique, de l’engagement bénévole, du débat public et de la responsabilité collective. Une nation ne se construit pas seulement dans les palais nationaux ou les ministères ; elle se construit aussi dans les écoles, les familles, les entreprises, les universités, les médias, les églises et les collectivités locales.
Enfin, Haïti devra retrouver le sens profond de son idéal fondateur. L’indépendance proclamée le 1er janvier 1804 ne fut pas seulement une victoire militaire contre l’esclavage et le colonialisme. Elle portait un projet universel de dignité humaine, de liberté et de souveraineté. Deux cent vingt-deux ans plus tard, cette promesse demeure inachevée. La souveraineté ne consiste pas uniquement à posséder un drapeau, un hymne national ou un siège aux Nations unies. Elle se mesure à la capacité d’un peuple à assurer sa sécurité, à nourrir sa population, à rendre une justice impartiale, à offrir une éducation de qualité, à protéger ses frontières, à développer son économie et à prendre librement les décisions qui engagent son avenir.
Cent onze ans après le débarquement des Marines américains et quatre-vingt-deux ans après leur départ, le véritable défi d’Haïti n’est plus de savoir comment sortir d’une occupation militaire révolue. Il est de savoir comment mettre fin aux occupations plus insidieuses que constituent la corruption, l’impunité, l’ignorance, la dépendance économique, la violence criminelle, le renoncement des élites et la résignation collective. La seconde indépendance dont le pays a aujourd’hui besoin ne sera pas conquise sur un champ de bataille. Elle se gagnera dans les salles de classe, les tribunaux, les universités, les entreprises, les laboratoires de recherche, les exploitations agricoles, les administrations publiques et partout où des femmes et des hommes décideront de placer l’intérêt national au-dessus des ambitions personnelles.
L’histoire retiendra moins les discours que les actes. Les générations qui ont conquis l’indépendance de 1804 ont légué au monde un héritage exceptionnel de courage et de dignité. La génération actuelle porte désormais une responsabilité tout aussi historique : celle de prouver que le premier peuple noir libre de l’histoire moderne est encore capable de bâtir un État de droit, une économie prospère et une démocratie digne de son passé. Le temps n’est plus aux lamentations, aux excuses ni aux accusations permanentes. Il est venu de reconstruire, avec lucidité, courage et détermination, une nation qui ne demande qu’à renaître de ses propres forces. Car la plus grande victoire qu’Haïti puisse offrir à son histoire ne sera pas seulement de survivre aux crises, mais de démontrer au monde qu’après avoir conquis sa liberté politique en 1804, elle est enfin capable, au XXIᵉ siècle, de conquérir pleinement sa liberté institutionnelle, économique et intellectuelle.

