Plus de 350 000 dollars reçus de l’étranger, des biens évalués à plus de 70 millions de gourdes et des dépôts en espèces répétitifs sans origine claire : tels sont les constats explosifs consignés par l’UCREF dans son rapport sur les avoirs de l’ex-sénateur Wilfrid Gélin. L’institution soupçonne de vastes manœuvres de blanchiment et recommande des poursuites judiciaires
PORT-AU-PRINCE, jeudi 9 octobre 2025 (RHINEWS) – Dans un rapport d’analyse financière de plusieurs centaines de pages transmis au Parquet du tribunal de première instance de Port-au-Prince, l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF) expose, après de longs mois d’investigation, un ensemble d’opérations bancaires, de transferts de fonds et d’acquisitions immobilières jugés suspects impliquant l’ex-sénateur Wilfrid Gélin.
Selon l’UCREF, les montants manipulés par M. Gélin, les biens qu’il détient et les flux financiers recensés « ne présentent pas de cohérence avec ses revenus officiels ni avec le profil économique déclaré », ce qui a conduit l’institution à recommander une enquête judiciaire approfondie pour blanchiment de capitaux, enrichissement illicite et corruption d’agents publics.
L’enquête, ouverte sur la base d’une déclaration de soupçon émanant d’une institution financière partenaire, s’appuie sur l’article 31 de la loi du 14 novembre 2013 sanctionnant le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, publiée au Moniteur n° 212. « L’Unité, dans l’exercice de ses attributions légales, a procédé à la collecte et à l’analyse d’informations financières relatives à M. Wilfrid Gélin, notamment à ses comptes bancaires, ses cartes de crédit, ses transferts d’argent et ses acquisitions de biens », précise le rapport. Pour ce faire, l’UCREF a saisi les principales banques commerciales du pays, les maisons de transfert, les établissements de crédit et plusieurs institutions étatiques, dont la Direction Générale des Impôts (DGI) et l’Office d’Assurance Véhicules Contre Tiers (OAVCT). Cette collecte systématique a permis de reconstituer, sur plusieurs années, un vaste schéma financier au profit de M. Gélin et de personnes de son entourage immédiat.
L’analyse des comptes bancaires individuels révèle des dépôts récurrents en espèces de montants inhabituels, souvent supérieurs à deux millions de gourdes, effectués en plusieurs tranches rapprochées. Sur certains comptes, les mouvements cumulés dépasseraient vingt-cinq millions de gourdes sur une période de dix-huit mois. « Ces dépôts en espèces, d’origine non identifiée, ne sont accompagnés d’aucune justification commerciale ou contractuelle », écrit l’UCREF. L’institution ajoute que les comptes de M. Gélin présentent « des transferts internes fréquents entre des entités juridiques lui appartenant et des comptes personnels », sans trace de facturation ou de contrat de prestation. Certains de ces transferts, observe l’unité, « semblent viser à brouiller la traçabilité des fonds par le fractionnement systématique des montants déposés ».
Outre les flux internes, les analystes de l’UCREF ont identifié quarante-trois transferts internationaux entrants totalisant environ trois cent cinquante mille dollars américains (US $350 000), en provenance majoritairement de la Floride, du New Jersey et du Québec. Ces fonds, envoyés par des particuliers dont plusieurs portent le même patronyme que M. Gélin, ont été réceptionnés via les réseaux de transfert internationaux Western Union, CAM et MoneyGram, avant d’être convertis en dépôts bancaires sur des comptes à la Sogebank et à la Unibank. Dans le sens inverse, des transferts sortants, évalués à environ deux cent dix mille dollars américains (US $210 000), ont été enregistrés vers des bénéficiaires localisés à Miami, Montréal, et Santiago en République dominicaine. « Les justificatifs fournis par les institutions financières ne permettent pas d’établir la nature économique de ces envois », souligne l’UCREF, qui considère ces flux comme « atypiques et incompatibles avec le profil d’un particulier non titulaire de mandat public à revenu déclaré limité ».
Les enquêteurs s’attardent également sur l’utilisation de cartes de crédit locales et internationales associées aux comptes de M. Gélin. Entre 2020 et 2022, plusieurs transactions par carte ont permis des retraits d’espèces à l’étranger, des achats d’articles de luxe, des séjours en République dominicaine et en Colombie, ainsi que le règlement de services touristiques à Miami et Orlando. Les extraits bancaires mentionnent « des dépenses de confort de haut niveau, notamment dans des établissements hôteliers classés quatre étoiles et plus ». L’UCREF en conclut que « le train de vie observé est disproportionné par rapport aux revenus officiels de l’enquêté et constitue un indice de blanchiment par consommation ostentatoire ».
Le rapport fait par ailleurs état d’importantes acquisitions patrimoniales. M. Gélin est identifié comme propriétaire d’une résidence principale, à Pétion-Ville, évaluée à plus de quarante-cinq millions de gourdes selon les estimations fiscales, ainsi que de deux appartements à Delmas 60 et Carrefour-Feuilles, acquis respectivement en 2019 et 2021. L’UCREF relève aussi l’existence d’un terrain à Montrouis, sur la Côte des Arcadins, enregistré au nom d’une société gérée par Mme Marie Paula Cinéas, co-enquêtée dans le dossier. Quatre véhicules haut de gamme — deux Toyota Land Cruiser, une Lexus RX 350 et une BMW X6 — sont également inscrits à son nom ou à celui de membres de sa famille. « Ces acquisitions, en valeur totale de plus de soixante-dix millions de gourdes, excèdent de loin les revenus justifiés de Gélin », affirme l’UCREF.
L’institution insiste sur le fait que Wilfrid Gélin et ses proches doivent être considérés comme des personnes politiquement exposées au sens de l’article 4.13 de la loi du 14 novembre 2013. Cette catégorie comprend « toute personne exerçant ou ayant exercé d’importantes fonctions publiques en Haïti ou à l’étranger, ainsi que les membres de sa famille ou toute autre personne étroitement associée ». En vertu de cette qualification, les institutions bancaires sont tenues d’appliquer des mesures de vigilance renforcées et de signaler toute opération suspecte. Selon l’UCREF, « plusieurs établissements financiers ont manqué à cette obligation légale, n’ayant pas mis en œuvre les contrôles requis ni demandé de justificatifs suffisants lors des dépôts en espèces ou des transferts internationaux ».
Au terme de son analyse, l’unité constate que les revenus déclarés par M. Gélin — essentiellement issus de contrats de prestation de services publics et de mandats de consultant — « ne permettent pas de justifier les volumes financiers constatés ni la nature des avoirs accumulés ». L’UCREF conclut que « les flux identifiés sont de nature à faire présumer l’existence d’activités non déclarées, de circuits de financement illicites ou de détournement de fonds publics », précisant que « le profil de risque de l’enquêté correspond à celui d’un acteur au centre d’un système de blanchiment par intégration patrimoniale et transferts familiaux ».
Le rapport de l’UCREF a été transmis au Parquet du tribunal de première instance de Port-au-Prince pour suites légales. Selon une source judiciaire jointe par RHINEWS, « le commissaire du gouvernement a ouvert une procédure de vérification et pourrait requérir l’instruction formelle d’un juge spécialisé en matière de crimes financiers ». Ce dernier aurait pour mission de déterminer l’origine exacte des fonds, de procéder à la saisie conservatoire des biens identifiés et d’auditionner les institutions financières impliquées. Une telle démarche pourrait conduire à des inculpations pour blanchiment de capitaux, enrichissement illicite et association de malfaiteurs, des infractions passibles de quinze ans de réclusion et de la confiscation intégrale des avoirs mal acquis.
Interrogé par RHINEWS, un haut cadre de l’UCREF a déclaré sous couvert d’anonymat : « L’Unité agit dans le strict respect de la loi et de son mandat. Elle n’a pas vocation à juger mais à documenter les faits financiers suspects et à transmettre ses conclusions aux autorités compétentes. Notre objectif est de protéger le système bancaire haïtien contre les flux illicites et de garantir l’intégrité du secteur public. »
Ce dossier, qui s’ajoute à plus de soixante-dix rapports d’analyse transmis depuis 2020, dont près d’une trentaine impliquant des personnes politiquement exposées, illustre selon plusieurs observateurs « la profondeur du phénomène de corruption structurelle et l’absence de sanctions effectives ». En Haïti, le rôle de l’UCREF, créé par la loi de 2001 et renforcé par celle de 2013, consiste à recevoir, analyser et diffuser les informations financières concernant des opérations suspectes. Mais les suites judiciaires de ses rapports demeurent rares. « Sans une volonté claire du Parquet et des juges d’instruction, ces analyses ne produisent pas d’effet réel. L’impunité protège encore les circuits de blanchiment et d’enrichissement illicite », déplore un ancien magistrat financier.
Le cas Wilfrid Gélin, par l’ampleur des montants, la multiplicité des comptes, l’implication de proches et la valeur des actifs identifiés, représente l’un des dossiers les plus significatifs transmis à la justice depuis 2018. Pour plusieurs experts contactés par RHINEWS, ce rapport pourrait constituer un test majeur de la capacité du système judiciaire haïtien à s’emparer des dossiers économiques et à briser le mur de silence entourant les fortunes d’origine douteuse. « L’UCREF a fait son travail, la balle est maintenant dans le camp du Parquet », résume un analyste financier.
Dans ses dernières lignes, le rapport insiste sur « la nécessité d’une coordination entre les institutions de contrôle, la police judiciaire, la Banque de la République d’Haïti et les autorités fiscales » pour éviter la fuite des capitaux et le transfert des avoirs vers l’étranger. En attendant l’ouverture formelle d’une instruction, plusieurs biens de M. Gélin pourraient faire l’objet d’une mesure conservatoire. L’affaire, désormais publique, ravive les interrogations sur l’efficacité du dispositif anti-blanchiment et sur la réelle indépendance des organes de contrôle dans un État fragilisé par la corruption et la connivence politique.

