Un rapport du Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti pointe une explosion des violations graves des droits humains dans le pays, attribuées aux gangs armés, à des groupes d’autodéfense et à certains acteurs étatiques. Selon le document, plus de 4 700 personnes ont été tuées en six mois, près de 1,3 million d’Haïtiens ont été déplacés, des centaines d’enfants recrutés par des groupes armés, et des exécutions sommaires attribuées notamment au commissaire du gouvernement de Miragoâne, Jean Ernst Muscadin, accusé d’actions extrajudiciaires au-delà de sa juridiction officielle. Les experts décrivent un climat d’effondrement institutionnel, d’impunité généralisée et de violences systématiques assimilées à des crimes graves contre la population civile….
PORT-AU-PRINCE, mercredi 5 novembre 2025 (RHINEWS)- Le nouveau rapport final du Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti met en lumière des violations graves et systématiques des droits humains commises par des gangs armés, des groupes d’autodéfense, ainsi que par certains acteurs étatiques, dont le commissaire du gouvernement de Miragoâne, Jean Ernst Muscadin. Le document fait état d’une escalade de violence sans précédent, caractérisée par des massacres, exécutions sommaires, viols collectifs, enlèvements, déplacements forcés et recrutement de mineurs.
Selon les experts, la période couvrant octobre 2024 à août 2025 a été marquée par l’effondrement accéléré des institutions sécuritaires et judiciaires. Les gangs ont consolidé leur contrôle territorial, les groupes d’autodéfense se sont multipliés et certaines autorités judiciaires ou administratives ont eu recours à des pratiques extrajudiciaires. « Les violences commises ne sont pas isolées », note le rapport, « mais s’inscrivent dans un schéma stratégique visant à saper l’autorité de l’État, étendre des zones de contrôle criminel et terroriser la population civile ».
Entre janvier et juin 2025, les Nations unies ont recensé 4 754 homicides, dont 433 femmes et 105 enfants, soit une hausse de 20,78 % par rapport au semestre précédent. Durant cette même période, 3 426 personnes ont été blessées et 619 kidnappées, malgré une baisse relative des enlèvements. Les experts attribuent cette augmentation de la létalité à l’expansion territoriale des coalitions criminelles, notamment Viv Ansanm, 400 Mawozo, Gran Grif, 5 Segond, Kokorat San Ras et Canaan.
La violence a débordé de la capitale pour se répandre vers l’Artibonite et le Centre. Selon le rapport, ces régions ont connu « des opérations coordonnées visant à prendre le contrôle de corridors stratégiques et points frontaliers, faciliter le trafic d’armes, de drogue et l’extorsion, et briser les capacités de résistance locales ». L’ONU relève que des attaques massives ont touché Mirebalais, Saut-d’Eau, Petite Rivière de l’Artibonite, Verrettes, Liancourt et Gressier, entraînant la destruction de commissariats, le pillage de commerces, l’incendie de bâtiments publics et l’exode massif de civils.
Le nombre de personnes déplacées internes a atteint un niveau « historique et alarmant ». Près de 1,3 million de personnes, soit 11 % de la population, ont dû fuir leur foyer, avec une hausse spectaculaire dans le Centre (+118 %) et dans le Nord (+79 %). « Le déplacement forcé est utilisé comme arme stratégique », soulignent les experts, afin « d’évacuer des zones ciblées, installer des bases criminelles, contrôler des routes commerciales et exploiter des populations vulnérables ».
Parallèlement, la situation humanitaire s’est fortement détériorée. 5,7 millions de personnessont en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont 2,1 millions en phase d’urgence, et plus de 8 400 déplacés vivent dans des conditions assimilables à la famine. Les experts parlent d’un « effondrement social cumulé » liant sécheresse, attaques armées, paralysie des routes, effondrement institutionnel et absence de services de base.
Les violences sexuelles sont décrites comme une « stratégie de terreur communautaire ». De janvier à juin 2025, 4 852 cas de violences sexuelles ont été rapportés, dont près de 1 000 viols, souvent collectifs et perpétrés à 76 % par des gangs. Plusieurs victimes étaient âgées de six ans. L’ONU précise que ces violences visent à « punir, subjuguer et traumatiser durablement les communautés », et rappelle que de nombreux cas ne sont pas signalés en raison de la peur et de l’absence de protection.
Les enfants constituent l’une des catégories les plus exposées. L’ONU estime que 30 à 50 % des membres des groupes armés sont des mineurs. Au moins 302 enfants ont été recrutés en 2024, dont 158 utilisés dans des combats, un chiffre jugé « sans précédent ». Des témoignages recueillis par les experts confirment que des enfants ont pris part à des attaques dans l’Artibonite et le Centre au premier semestre 2025.
Le rapport se penche également sur la réponse sécuritaire de l’État. Depuis mars 2025, des drones explosifs ont été utilisés avec l’appui de sociétés militaires privées étrangères. L’ONU estime qu’ils ont causé plus de 400 morts présumés membres de gangs et 307 blessés en quatre mois, mais aussi plusieurs victimes civiles, notamment à Martissant et Cité Soleil, dont des femmes et des hommes non armés. Les experts avertissent que « l’absence de cadre légal, de transparence et de mécanismes d’enquête crédibles » expose le pays à des « violations graves du droit international et à des exécutions extrajudiciaires ».
C’est dans ce contexte que le rapport cite également des acteurs publics locaux ayant recours à des méthodes extrajudiciaires, dont Jean Ernst Muscadin, commissaire du gouvernement de Miragoâne. Les experts rapportent qu’il est associé à des exécutions extrajudiciaires menées en dehors de tout cadre judiciaire, ciblant des individus présentés comme liés aux gangs. L’ONU précise que « plusieurs des faits attribués à Muscadin ont été commis en dehors de sa juridiction officielle des Nippes, notamment dans le département du Sud, jusqu’aux Cayes ». Le document indique que ces exécutions sont « documentées par des témoignages et des sources de terrain ». Il rappelle que, selon les données disponibles, 50 exécutions extrajudiciaires ont été recensées entre janvier et mars 2025, et 46 entre avril et juin 2025, attribuées à des groupes d’autodéfense et à des acteurs institutionnels agissant sans procédure légale. Les experts affirment que « tout homicide commis hors du cadre légal, quelles qu’en soient les motivations ou les auteurs, constitue une violation grave engageant la responsabilité pénale individuelle ».
Enfin, l’ONU appelle à une réaction internationale urgente. « La population haïtienne est prise au piège d’un cycle de terreur, de vacance institutionnelle et d’impunité », souligne le rapport. Les experts recommandent le renforcement de l’appui sécuritaire, judiciaire et humanitaire, la mise en place d’enquêtes indépendantes, la protection des civils et la poursuite de tous les responsables, qu’ils soient chefs de gangs, agents de l’État, membres de groupes d’autodéfense ou soutiens financiers et politiques.

