Haïti, 222 ans d’indépendance : qu’avons-nous fait du pays ?

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Éditorial:

Par Francklyn B. Geffrard,

MIAMI, 1er janvier 2026 (RHINEWS) Haïti commémore 222 ans d’indépendance dans un silence assourdissant de honte et de renoncement. Le pays arraché à l’esclavage par des hommes et des femmes qui n’avaient pour seules armes que leur courage, leur intelligence et leur détermination collective est aujourd’hui méconnaissable. Ce qui fut une nation conquise au prix du sang est devenu un territoire livré à la peur, à la terreur protégée, à l’arbitraire et à la dépendance. L’indépendance est célébrée par des discours convenus, mais elle n’est plus exercée. Elle a été abandonnée, méthodiquement et sciemment.

Il faut le dire sans détour : Haïti n’est pas sous tutelle internationale par accident de l’histoire. Elle y a été conduite par ses propres dirigeants. Sous le prétexte de l’aide humanitaire, de la coopération et de la stabilisation, la souveraineté nationale a été vidée de son sens. Les grandes orientations politiques ne sont plus discutées dans un espace démocratique national-inexistant — mais arrêtées dans les ambassades et les capitales occidentales. Le peuple haïtien est tenu à l’écart de décisions qui engagent pourtant son avenir. Des acteurs locaux, soigneusement choisis, servent d’exécutants dociles afin de donner l’illusion d’une participation nationale. C’est une souveraineté de façade, un simulacre d’État.

Pendant ce temps, l’autorité de l’État s’est effondrée. La justice, gangrenée par la corruption, paralysée par l’incompétence et la lâcheté, a cessé de jouer son rôle. L’impunité est devenue un système. Dans ce vide institutionnel, les gangs armés prospèrent, se fédèrent et étendent leur emprise. Ils contrôlent des quartiers, des routes, des régions entières. Les rues sont devenues des couloirs de mort. À Port-au-Prince, dans l’Artibonite, sur le Plateau Central, il ne se passe pas une journée sans enlèvements, massacres, viols ou exécutions sommaires. Le sang coule pendant que l’État regarde ailleurs-ou négocie.

Il serait malhonnête de parler de simple incapacité. Cette situation est le produit d’une responsabilité politique directe. Les gangs ne sont pas plus forts que l’État : ils occupent la place que l’État a volontairement désertée. Pire encore, ils sont parfois instrumentalisés, protégés ou utilisés comme bras armé de stratégies politiques cyniques. La terreur est devenue un mode de gestion du pouvoir. La peur remplace l’autorité. La violence tient lieu de politique publique.

Au cœur de ce désastre se trouve une vérité dérangeante : une partie significative des élites haïtiennes a trahi la nation. Elles ont confisqué l’État, pillé ses ressources, détourné l’argent public et sacrifié l’intérêt général pour préserver leurs privilèges. Le pays est devenu un simple levier pour accéder au pouvoir, conserver des postes, obtenir des visas et s’acheter une respectabilité internationale. Ces élites voyagent pendant que le peuple fuit. Elles négocient pendant que la population meurt. Elles parlent de démocratie pendant qu’elles détruisent l’État.

Il ne s’agit pas d’un échec involontaire. C’est un choix. Le choix de la facilité, de la dépendance, de la compromission. Le choix de serrer la main de diplomates étrangers plutôt que de rendre des comptes à la nation. Le choix de préserver des intérêts mesquins plutôt que de défendre un projet collectif. Haïti n’a pas été abandonnée par ses enfants les plus vulnérables, mais par ceux qui prétendaient la diriger.

La comparaison avec les ancêtres fondateurs est cruelle, mais nécessaire. Ils ne disposaient ni de diplômes prestigieux ni de reconnaissance internationale. Beaucoup ne savaient ni lire ni écrire. Mais ils avaient une intelligence politique, une conscience collective et un sens du sacrifice qui font cruellement défaut aujourd’hui. Ils ont osé affronter un système esclavagiste mondial. Ils ont libéré non seulement Haïti, mais contribué à l’émancipation d’autres peuples. Deux siècles plus tard, le pays regorge de diplômés, de technocrates et de titres ronflants, mais manque dramatiquement de courage, de vision et de dignité.

Nous avons transformé l’héritage de 1804 en folklore commémoratif. Les drapeaux sont brandis un jour par an, pendant que la souveraineté est piétinée les 364 autres. L’indépendance est invoquée dans les discours, mais trahie dans les actes. Le sacrifice des ancêtres est célébré en paroles et bafoué dans les faits.

La question n’est donc plus de savoir ce qui ne va pas en Haïti. La réponse est connue. La vraie question est celle de la rupture. Il n’y aura pas de redressement sans une cassure nette avec l’ordre actuel. Pas de salut sans la fin de l’impunité. Pas de renaissance sans une justice indépendante et courageuse. Pas d’avenir sans le démantèlement réel des gangs et la restauration de l’autorité de l’État. Pas de souveraineté sans le refus des solutions clés en main imposées de l’extérieur avec la complicité d’élites locales discréditées.

Haïti n’a pas besoin de nouveaux accords stériles, ni de consensus factices, ni de colloques sans lendemain. Elle a besoin d’un sursaut national, d’un leadership responsable et d’une réappropriation radicale de son destin. Toute autre promesse relève de la supercherie politique.

Haïti a déjà accompli l’impossible une fois. Elle peut le refaire. Mais à une condition essentielle : cesser de trahir son indépendance tout en prétendant la célébrer. Une nation qui renonce à sa souveraineté n’est pas victime de l’histoire. Elle en devient la complice.