Au moins 503 femmes victimes de violences en six mois, selon la SOFA, dénonçant une crise sexiste aggravée par l’insécurité armée…

photo:Courtoisie ONU/ Femmes Haitiennes...

PORT-AU-PRINCE, 1er juillet 2025 (RHINEWS) — Dans un rapport semestriel accablant publié ce lundi, l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA) documente une flambée des violences basées sur le genre en Haïti. De janvier à juin 2025, ses dix centres d’accompagnement Douvanjou ont enregistré 503 cas de violences contre des femmes, soit une hausse de 85 % par rapport à la même période en 2024. Un chiffre qui, selon la SOFA, ne reflète qu’une fraction de la réalité : « La majorité des femmes victimes ne déclarent jamais leur situation », rappelle l’organisation, citant les données de l’OMS selon lesquelles moins de 10 % des survivantes de violences portent plainte.

Au cœur de cette explosion de violence, la région métropolitaine de Port-au-Prince apparaît comme un épicentre tragique, avec 287 cas documentés. La capitale est aujourd’hui en grande partie sous le contrôle de gangs armés, situation qui favorise l’impunité totale et accentue la vulnérabilité des femmes. « Ces violences ne sont pas des incidents isolés, mais les manifestations concrètes d’un système patriarcal, classiste et raciste en pleine mutation meurtrière sous la pression de la crise actuelle », dénonce Marie Frantz Joachim, directrice exécutive de la SOFA.

La situation est d’autant plus dramatique qu’elle s’inscrit dans un effondrement généralisé de l’ordre social et institutionnel. Le rapport souligne que l’insécurité, la pauvreté extrême — qui touche plus de 60 % de la population selon les derniers chiffres de la Banque Centrale — et l’absence de réponse de l’État créent un terreau fertile pour la prolifération des violences sexistes. L’inflation supérieure à 25 %, combinée à l’exil massif des services publics dans de nombreuses zones, prive les femmes de toute ressource de protection ou de secours.

Une section du rapport attire particulièrement l’attention sur la situation des veuves, souvent jeunes, issues des quartiers les plus exposés à la violence armée. Sur 85 veuves prises en charge dans les centres de la SOFA, 82 viennent de la région Ouest. « Près de 70 % ont vu leur conjoint assassiné par des gangs ; 30 % le déclarent disparu, probablement tué ou enlevé », précise le rapport. Pour l’organisation, il s’agit d’un symptôme direct de la guerre silencieuse menée dans les quartiers populaires, où l’effondrement de l’État a laissé place à une domination brutale des groupes armés. « Ces veuvages ne sont pas accidentels ; ils traduisent une réalité politique. Les femmes paient le prix fort d’un conflit dont personne ne veut reconnaître l’existence. »

Le document rappelle aussi que de nombreuses femmes, notamment celles vivant en union libre, se retrouvent sans statut légal, sans héritage, sans logement et souvent sans recours judiciaire à la suite du décès ou de la disparition de leur conjoint. Elles deviennent, selon les mots du rapport, « des fantômes administratifs, stigmatisées et invisibilisées, abandonnées dans une société qui refuse de reconnaître leur deuil comme une conséquence de la violence systémique. »

Au-delà des statistiques, le rapport met en lumière des trajectoires individuelles qui incarnent la résilience. C’est le cas de Madame Zazie, 35 ans, réfugiée dans un camp de déplacés, qui a trouvé la force de dénoncer son mari après des années de violences conjugales — un déclic survenu lorsque ce dernier s’en est pris sexuellement à sa petite sœur, une mineure. En dépit des pressions religieuses l’exhortant à « pardonner pour sauver son mariage », Zazie a porté plainte. Grâce à l’appui juridique, psychosocial et économique de la SOFA, elle a pu se reconstruire, lancer une activité génératrice de revenus et se réapproprier son autonomie. « Aujourd’hui, Madame Zazie n’est plus seulement une survivante. Elle est une femme debout », souligne le rapport.

Face à l’ampleur de la crise, la SOFA appelle à une mobilisation urgente. L’organisation plaide pour le déblocage immédiat de financements nationaux et internationaux, afin d’assurer la continuité des services aux survivantes. Elle insiste aussi sur l’importance de reconnaître officiellement le rôle central joué par les organisations féministes dans la protection des femmes et l’accès à la justice. Le rapport recommande la formation de juges et d’auxiliaires de justice à une approche sensible au genre, la création de groupes de soutien pour les femmes plaignantes, ainsi qu’une campagne de mobilisation communautaire pour briser les tabous et déconstruire les normes sociales tolérant la violence.

Plus largement, la SOFA défend l’intégration d’une approche féministe intersectionnelle dans l’élaboration des politiques publiques. « Il faut cesser de traiter les violences faites aux femmes comme des dérives individuelles. Elles sont le symptôme d’un système, et c’est ce système qu’il faut transformer », conclut Marie Frantz Joachim.

L’organisation termine son rapport par un appel fort : « Refusons la normalisation de la barbarie. Il est temps de prendre position, d’agir, de relayer les voix des survivantes, de les protéger et de transformer la société à sa racine. »