« Ainsi font… nos drapeaux : la jeunesse face à la mémoire trahie »

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Par Jude Martinez Claircidor

PORT-AU-PRINCE, l’Alésia 20 mai 2025 (RHINEWS)-Il est des dates qui ne sont pas de simples jalons du calendrier : elles sont chair vive, mémoire en fusion, tremblement d’histoire dans le présent. En Haïti, le 18 mai, jour du drapeau, appartient à cette catégorie rare des fêtes républicaines où l’on brandit, en silence ou en liesse, les couleurs d’un peuple né du feu et du refus. Bleu et rouge, nés de l’éclat d’une rupture, du sang mêlé des opprimés insurgés, de l’acte fondateur d’un peuple debout face à l’esclavage.

Et pourtant, en ce mois de mai 2025, une tout autre chanson a retenti. Non pas un hymne solennel, mais une comptine moqueuse. Non pas une louange patriotique, mais une parodie désarmante. Devant les grilles du Lycée National de Pétion-Ville, des élèves, drapeau à la main, entonnent en chœur :
« Ainsi font, font, font… nos jolis petits drapeaux,
C’est notre héros Dessalines, égaré, imbécile,
Qui est mort pour ce drapeau… »
La scène, filmée et massivement relayée sur les réseaux sociaux, a déclenché une onde de choc à travers le pays. Entre éclats d’indignation et interrogations lancinantes, elle a ravivé une plaie profonde : que reste-t-il du lien vivant entre la jeunesse haïtienne et ses héros fondateurs ?

 Une moquerie ? Ou le masque d’un désespoir ?La réaction ne s’est pas fait attendre. Pour une partie de l’opinion publique, la scène relève de l’irrespect, voire du sacrilège. Comment oser tourner en dérision la mémoire de Jean-Jacques Dessalines, l’homme qui proclama l’indépendance, abolit l’esclavage et paya de sa vie cette insurrection de dignité ? Ce rire n’est-il pas une gifle à la mémoire des ancêtres, une désertion morale dans un moment où l’unité nationale est plus que jamais menacée ?

Mais faut-il se contenter de dénoncer l’irrévérence ? Et si cette moquerie, loin d’être une simple farce, révélait un abîme ?
Et si ce chant détourné n’était pas une dérision gratuite, mais le symptôme d’un pays en perte de repères, où la mémoire se délite parce que le présent est devenu illisible ?

Et si ces jeunes disaient – avec les armes fragiles de l’ironie – non pas que Dessalines fut un imbécile, mais que la promesse contenue dans son sacrifice n’a jamais été tenue ?

La mémoire piétinée ou l’espoir trahi

Il est aisé de pointer le doigt vers les enfants rieurs. Plus difficile est d’écouter ce que dit ce rire.
Car il ne s’agit peut-être pas d’un refus du drapeau, mais d’une interrogation brutale sur sa signification contemporaine.
Que vaut un étendard quand il flotte au-dessus de bidonvilles contrôlés par des gangs ? Que représente-t-il pour des élèves contraints d’apprendre dans des salles délabrées, sans professeurs, sans avenir ?

Dans ce contexte, Dessalines n’est plus ce géant glorieux de l’histoire, mais un personnage flou, voire lointain. Ce n’est pas lui qu’on moque, mais l’abîme entre ce qu’il a offert – la liberté – et ce que la République a livré – l’abandon.

Le drapeau fêté… en sourdine

Le 18 mai a bien été célébré. Quelques écoles, certaines ambassades et institutions publiques ont organisé les cérémonies d’usage. Des enfants ont récité des poèmes, chanté l’hymne national, arboré l’uniforme aux couleurs patriotiques. Mais tout cela s’est déroulé dans un climat de claustration et de crispation.

À Port-au-Prince, la fête n’a pas déferlé dans les rues ; elle a été canalisée dans des îlots d’ordre provisoirement épargnés par les groupes armés. Le drapeau flotte, certes, mais dans un silence pesant. La mémoire semble flotter elle aussi, orpheline de sens, prisonnière de rituels mécaniques. Ce qui fut jadis une célébration vibrante de la liberté devient une routine d’État, sans souffle ni chair.

Au Cap-Haïtien, où s’est tenue la célébration officielle en présence des autorités, l’atmosphère n’était guère plus apaisée. Une tension palpable parcourait les rues et les esprits. La population, traversée par la frustration et l’amertume, a contraint les officiels à réajuster à la dernière minute leurs discours, adoptant un ton plus conciliant, plus prudent. Mais le malaise était là, irrépressible. Une frange de la population n’a pas hésité à invectiver les dignitaires présents, criant sa colère face au décalage entre les discours officiels et la réalité du pays. Ce moment, chargé de symboles, a ainsi révélé le fossé grandissant entre les institutions de l’État et ceux au nom de qui le drapeau est censé flotter.

Le vide éducatif : terrain fertile de l’oubli

Car derrière la scène virale, c’est le naufrage du système éducatif haïtien qui s’esquisse.

L’histoire y est souvent enseignée comme une suite de dates, sans mise en contexte, sans incarnation, sans lien avec la réalité sociale. Les manuels racontent Dessalines en hérosinvincible, mais rarement en homme en lutte contre des ennemis internes : la trahison, la division, l’injustice.

Or, comment un élève peut-il s’approprier une mémoire qui ne dialogue pas avec ses douleurs présentes ?
Comment croire à la grandeur d’un héros, si l’on vous apprend à réciter son nom alors que votre vie quotidienne contredit tout ce qu’il a défendu ?

Une jeunesse sans miroir

L’épisode du Lycée de Pétion-Ville met en lumière une fracture mémorielle et identitaire. La jeunesse haïtienne n’est pas réfractaire au patriotisme ; elle en est orpheline. Elle ne se reconnaît plus dans les mythes d’un passé glorieux qu’on lui sert comme unique source d’inspiration, alors même que le présent est désespérant.

Ce divorce entre les symboles et la réalité contemporaine génère une langue de l’ironie : un rire douloureux, un sarcasme qui sert à exprimer ce qu’on ne sait plus dire. Le héros n’est pas moqué : il est abandonné, rendu muet par le silence de ceux qui auraient dû en faire un guide vivant.

 Que faire ? Écouter au lieu de punir

Faut-il condamner ces jeunes ? Les punir ? Les forcer à respecter ce qu’ils ne comprennent plus ?
Ce serait ajouter l’injustice à l’ignorance.
Ce serait manquer l’occasion d’un vrai dialogue, d’une prise de conscience collective.

Il faut, au contraire :

• Réinvestir l’histoire nationale, non comme un mausolée figé, mais comme une source de questionnement et d’engagement ;

• Mettre en récit la vie de Dessalines dans toute sa complexité : non pas comme une icône statufiée, mais comme un homme traversé de conflits, de doutes, de choix douloureux ;

• Donner aux jeunes des outils pour comprendre leur présentà la lumière du passé, et non pour se réfugier dans une mémoire vénérée mais stérile.

Une alerte, pas un blasphème

Il faut donc lire cette parodie comme une alarme. Le drapeau ne meurt pas quand on le tourne en dérision, mais quand il ne parle plus. La mémoire ne s’efface pas sous les moqueries, mais sous le silence des institutions éducatives, politiques et culturelles.

Dessalines, s’il vivait encore, aurait peut-être regardé ces enfants avec sévérité, mais aussi avec compassion. Il aurait, peut-être, posé cette question :
« Pourquoi riez-vous ? De quoi souffrez-vous ? »
Et il aurait compris que, derrière la farce, il y avait un cri. Un appel à renouer avec une mémoire active, combative, vibrante.

Une mémoire à reconquérir

Le drapeau haïtien n’est pas un ornement muséal. Il est le fruit d’un acte politique radical : dire non à l’esclavage, au colonialisme, à l’humiliation. Il a été tissé non seulement dans le sang, mais dans l’espoir.

Aujourd’hui, cet espoir vacille.
Mais rien n’est perdu si l’on accepte de réapprendre à transmettre, non pas des récits figés, mais des histoires vivantes, capables de parler aux générations nouvelles.
Car au fond, cette jeunesse, même irrévérencieuse, ne demande pas à oublier.
Elle exige une vérité à la hauteur du drapeau qu’on lui tend.

Et si, au lieu de les faire taire, nous faisions en sorte qu’ils puissent répondre — avec fierté cette fois — à la question qu’ils nous posent déjà en silence :
« La liberté… pour quoi faire ? »