NEW YORK, 2 juillet 2025 (HAINEWS) — La capitale haïtienne vit un effondrement progressif mais inexorable de l’autorité de l’État, remplacée par le fracas des armes et la terreur des gangs. Devant le Conseil de sécurité réuni ce mercredi à New York, les hauts responsables des Nations Unies ont dressé un tableau sombre de la situation sécuritaire et humanitaire en Haïti, avertissant que le pays est en train de basculer dans une zone hors de tout contrôle institutionnel.
« Sans une action accrue de la communauté internationale, l’effondrement total de la présence de l’État dans la capitale pourrait devenir une réalité », a déclaré Miroslav Jenča, secrétaire général adjoint aux affaires politiques pour les Amériques, lors de la séance. Selon les chiffres présentés, Port-au-Prince et plusieurs villes stratégiques sont devenues des enclaves livrées à des chefs de guerre, où l’administration publique a disparu, et où les services de base sont désormais fournis, ou refusés, par les groupes criminels.
Depuis mars 2025, les indicateurs s’affolent : plus de 1,3 million de personnes déplacées internes, dont la moitié sont des enfants ; 4 041 homicides recensés, parmi lesquels 376 femmes et 89 mineurs ; et des niveaux de faim extrême qui font désormais d’Haïti l’un des cinq pays les plus exposés au risque de famine dans le monde, selon les données du Programme alimentaire mondial. « Ce qui était déjà une situation grave est en train de dégénérer davantage », a alerté Ghada Fathy Waly, directrice exécutive de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), lors de son intervention.
L’État haïtien, rongé par la corruption et la paralysie administrative, semble dépassé. L’attaque spectaculaire du pénitencier de Mirebalais en mars dernier, qui a permis l’évasion de 530 détenus considérés à haut risque, illustre cette décomposition. « Parmi eux, beaucoup étaient impliqués dans des trafics d’armes, de drogue ou d’êtres humains », a précisé Mme Waly.
À Port-au-Prince, les infrastructures essentielles sont paralysées. Le port est quasiment à l’arrêt, le commerce légal asphyxié, et les produits de première nécessité deviennent inaccessibles. Le prix du riz a grimpé de plus de 30 % depuis 2022, et le carburant se vend désormais à plus de 5 dollars le gallon sur le marché noir. Dans ce chaos, des formes de gouvernance parallèle émergent. « Les groupes criminels comblent le vide laissé par l’absence ou l’insuffisance des services publics », a observé Mme Waly.
Sur le terrain, la peur règne. Violences sexuelles massives, exploitation des femmes et des jeunes filles dans les zones tenues par les gangs, multiplication des exécutions sommaires par des groupes d’autodéfense, trafic d’organes présumé : la société haïtienne est prise dans un engrenage de barbarie. En mai, la police haïtienne a effectué une perquisition dans une clinique à Pétion-Ville soupçonnée de servir de centre à un réseau de prélèvements illégaux. Des cas similaires ont été signalés dans le nord du pays, a confirmé l’ONUDC.
Dans ce contexte, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS), dirigée par le Kenya, marque son premier anniversaire dans l’incertitude. Deux policiers du contingent ont été tués récemment, et les efforts conjoints avec la Police nationale d’Haïti (PNH) peinent à rétablir une quelconque autorité. « Malgré tous leurs efforts, la MSS et la PNH n’ont pas réussi à restaurer l’autorité de l’État », a reconnu M. Jenča, appelant à des contributions volontaires supplémentaires ainsi qu’à la création d’un bureau de soutien logistique des Nations Unies pour renforcer les capacités sur place.
La situation humanitaire est tout aussi catastrophique. À La Chapelle (Artibonite), près de 8 900 habitants ont fui une attaque armée le 22 juin. À Mirebalais, plus de 51 000 personnes, dont 27 000 enfants, ont été contraintes à l’exode. Même les régions jusque-là relativement épargnées, comme le Sud, connaissent désormais des assauts. À l’Est, les postes frontaliers avec la République dominicaine sont la cible d’attaques répétées contre les douaniers et les forces de l’ordre.
Face à l’ampleur de la crise, plusieurs pays membres du Conseil ont appelé à une réponse renforcée. La France a plaidé pour un mandat plus robuste du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), ainsi que pour une mise en œuvre stricte des sanctions contre les financeurs des gangs. La Barbade, au nom de la CARICOM, a exhorté le Conseil à accorder au BINUH un rôle actif dans la lutte contre les trafiquants d’armes et les groupes criminels.
Toutefois, plusieurs diplomates ont reconnu les limites structurelles de cette mission onusienne. « Le BINUH n’a pas été conçu pour opérer dans un environnement aussi hostile que celui que nous connaissons aujourd’hui », a souligné Miroslav Jenča. Malgré tout, le bureau reste fonctionnel, bien que dans des conditions de plus en plus précaires.
Pour l’ONU, le compte à rebours est enclenché. « Nous ne devons pas laisser tomber Haïti à ce moment critique. Les options dont nous disposons aujourd’hui seront bien moins coûteuses que si l’État venait à s’effondrer totalement. Il n’y a plus de temps à perdre », a insisté M. Jenča.
Mais pour une population piégée entre la violence des gangs, l’indifférence politique et l’inefficacité des missions internationales, les appels à l’action résonnent souvent comme des promesses lointaines. En attendant, Haïti continue de glisser vers le précipice.

