Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 13 juillet 2025 (RHINEWS) – Haïti, berceau de la première république noire indépendante, reste enlisée depuis plus de deux siècles dans un cycle de crises récurrentes : catastrophes naturelles, instabilité politique, pauvreté extrême, destruction des institutions et violence armée. Si les causes géopolitiques et historiques sont abondamment documentées – de la dette ou la rançon imposée par la France en 1825 aux occupations étrangères et à l’ingérence systémique – une variable interne reste trop peu interrogée : le rôle de la religion dans l’inertie sociale. Plus précisément, ce que de nombreux intellectuels haïtiens appellent aujourd’hui le culte de l’irresponsabilité : une croyance fataliste selon laquelle seuls Dieu, les loas ou un miracle peuvent sortir le pays du chaos, au détriment de l’action civique, de la responsabilité collective et de la science.
Dans de nombreux temples et églises à travers le pays, le discours dominant est clair : “Se Bondye ki kapab delivre Ayiti”. Autrement dit, le salut est extérieur, surnaturel, et indépendant de l’engagement des citoyens. Ce narratif est partagé tant dans le christianisme que dans certaines formes du vodou haïtien. D’un côté, les pasteurs évangéliques promettent la guérison du pays par le jeûne et la prière ; de l’autre, les hougans appellent à la reconnection avec les esprits pour rétablir l’ordre ancestral. Ce double discours mystique occulte les responsabilités humaines dans la construction de l’avenir.
Le philosophe Frantz Fanon dénonçait déjà cette dérive dans Les Damnés de la terre : « La religion peut être un refuge dans la souffrance, mais elle devient un poison lorsqu’elle dépolitise l’homme colonisé. » De son côté, Anténor Firmin, pionnier de la pensée haïtienne moderne, écrivait en 1885 : « L’homme libre est celui qui assume le sort de sa nation, et non celui qui en confie le destin aux puissances invisibles. »
Cette culture de l’inaction a des conséquences mesurables. D’abord sur le plan démocratique : la participation électorale en Haïti a atteint un niveau historiquement bas avec moins de 18 % en 2017, selon le Conseil électoral provisoire. Ce désengagement, largement alimenté par le sentiment que “tout est déjà joué et que seul Dieu peut changer les choses”, laisse le champ libre aux élites prédatrices et corrompues, qui font et défont. Le comportement de ces élites a dégoûté de nombreux citoyens de la politique.
Ensuite sur le plan de la sécurité publique. Depuis 2023, les groupes armés “Gran Grif” et “Viv Ansanm”, désignés comme organisations terroristes par les États-Unis, ont assassiné, pillé et incendié en toute impunité. En 2024, plus de 5600 civils ont été tués et 1.3 millions déplacés, selon les rapports du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) et de l’ONU.
En réponse, certaines franges de la population continuent de jeûner ou d’organiser des veillées de prière en espérant la disparition miraculeuse des gangs, tandis que les lieux d’éducation, de soins, de culte et de culture sont détruits. En effet, des dizaines de temples sont détruits dans la région métropolitaine de Port-au-Prince ´, dans le Plateau Central et dans l’Artibonite.
Cette attitude passive, bien qu’alimentée par une foi sincère, sape toute tentative de reconstruction nationale. Pourtant, la foi n’est pas nécessairement antinomique à la science ou à la responsabilité citoyenne. Plusieurs pays théocratiques ou fortement religieux montrent qu’une société peut être croyante tout en étant technologiquement et socialement avancée.
L’Iran, par exemple, tout en étant une théocratie chiite rigide, produit plus de publications scientifiques annuelles que tout autre pays du Moyen-Orient selon le Nature Index (2024). L’Arabie Saoudite, gouvernée par une monarchie islamique, investit dans des mégaprojets scientifiques comme la ville de NEOM et finance l’une des meilleures universités du monde arabe, KAUST. Le Rwanda, pays à 93 % chrétien, a intégré sa foi dans une politique de réconciliation nationale tout en développant une gouvernance axée sur l’innovation, l’e-gouvernance et l’éducation, contribuant à une croissance annuelle moyenne de 6,8 % depuis 2010 (Banque mondiale, 2023).
Même le Vatican, État religieux par excellence, soutient activement la recherche scientifique. Le pape François l’avait rappelé dans son encyclique Laudato Si’ : « La foi ne nie pas la science, elle l’honore quand elle sert l’humanité. »
Ces exemples montrent qu’Haïti peut valoriser son patrimoine spirituel sans sacrifier sa souveraineté intellectuelle ni sa capacité d’action. La clé réside dans la séparation des sphères : laisser la foi inspirer, sans qu’elle ne paralyse l’engagement citoyen. La Bible elle-même l’enseigne : “La foi sans les œuvres est morte” (Jacques 2:26). La prière, le jeûne, les rituels ne peuvent pas remplacer la planification urbaine, la réforme constitutionnelle, la lutte contre la corruption ou le redressement de l’école publique.
Dans un pays où la référence à Dieu imprègne le langage quotidien et les discours politiques, ce qui n’est pas nécessairement mauvais, le verset biblique « La foi sans les œuvres est morte » (Jacques 2:26) prend une résonance particulière. Il rappelle que la foi, si elle n’est pas accompagnée d’actes concrets en faveur de la justice, de la solidarité et de la dignité humaine, demeure sans vie. À l’heure où Haïti traverse une crise multidimensionnelle, ce principe soulève une question essentielle : que vaut une foi proclamée si elle ne s’engage pas dans la transformation de la réalité sociale ?
Ce rappel biblique agit comme une interpellation directe envers les élites religieuses, les croyants et l’ensemble de la société. Car la foi ne peut être un refuge passif ni un simple vernis spirituel dans un contexte de misère, de violence et d’exclusion. Elle doit devenir moteur d’action, levier de changement, catalyseur de compassion. Autrement, elle risque de se réduire à une illusion rassurante, détachée des souffrances concrètes du peuple haïtien.
Tant qu’on vit, on a des devoirs citoyens et patriotiques envers son pays — et cela n’est ni un péché ni contraire à la foi. Au contraire, la foi authentique appelle à la responsabilité, à l’amour du prochain, et donc à l’engagement pour le bien commun. Défendre la justice, protéger les plus faibles, dénoncer l’injustice ou participer à la reconstruction de sa nation ne sont pas des actes politiques au sens partisan, mais des gestes de foi vivante. La Bible elle-même valorise l’engagement pour la paix, la vérité et la dignité humaine. Servir son pays avec intégrité, c’est aussi honorer Dieu.
Refonder Haïti suppose une révolution mentale. Il faut reconstruire l’imaginaire collectif autour de l’idée que chaque citoyen, qu’il soit croyant ou non, est porteur de responsabilité. Cela commence par une éducation civique de qualité, fondée sur l’histoire, la pensée critique et la science. L’UNESCO, dans son Global Education Monitoring Report 2023, souligne que “l’éducation à la citoyenneté active est un levier clé pour les sociétés post-conflit et en transition”. Cela s’applique pleinement à Haïti.
Il faut également reconstruire les institutions avec des personnes compétentes et intègres, non des fidèles manipulables. Il ne s’agit pas de rejeter Dieu ou les loas, mais de comprendre leur place : celle d’un moteur moral, et non d’un substitut à la responsabilité humaine.
Tant que le citoyen haïtien sera encouragé à prier exclusivement plutôt qu’à agir, à croire plutôt qu’à comprendre, le pays restera prisonnier de son malheur. Il est temps de briser le cercle du fatalisme. La renaissance d’Haïti ne viendra ni d’un miracle ni d’un esprit, mais d’un sursaut national enraciné dans l’éducation, la justice, le travail et la foi éclairée.
Références:
• Conseil électoral provisoire (CEP), données de participation, 2021.
• RNDDH, Rapport semestriel sur les crimes armés, janvier–juin 2025.
• ONU – Human Rights Office of the High Commissioner in Haiti, Rapport annuel 2024.
• UNESCO, Global Education Monitoring Report, 2023.
• Nature Index, Middle East Science Output Rankings, 2024.
• Banque mondiale, Country Data for Rwanda, 2023.
• Vatican, Laudato Si’, Encyclique du Pape François, 2020.
• Fanon, Frantz. Les Damnés de la terre. Paris : La Découverte, 1961.
• Firmin, Anténor. De l’égalité des races humaines, Port-au-Prince : 1885.

