Par Evens Dubois,
NEW-YORK, dimanche 22 février 2026 (RHINEWS)- Rien de ce qui arrive à Haïti n’est le fruit du hasard. Rien n’est spontané, rien n’est naturel, rien n’est simplement « culturel ». Le chaos, la violence, l’effondrement de l’État, la misère organisée, les gangs qui contrôlent des quartiers entiers, tout cela n’est pas une suite d’accidents. C’est le résultat d’un système. Un système pensé, entretenu, protégé. Un système que plusieurs chercheurs et journalistes ont fini par appeler « le Capitalisme gangster ».
L’expression « Capitalisme gangster » apparaît dans les années 1990 et 2000, lorsque plusieurs chercheurs, journalistes d’investigation et organisations internationales commencent à observer un phénomène nouveau : la frontière entre l’économie légale, le pouvoir politique et le crime organisé devient de plus en plus floue. Dans des pays d’Europe de l’Est après la chute du bloc soviétique, en Amérique latine, en Afrique et dans certaines zones des États-Unis, on voit des élites économiques collaborer avec des réseaux criminels, des gouvernements utiliser des groupes armés pour contrôler des territoires, et des entreprises multinationales financer des milices pour protéger leurs intérêts.
Des auteurs comme Moisés Naím, Jean-François Bayart ou encore certains analystes de la Banque mondiale décrivent alors un capitalisme qui adopte les méthodes de la mafia : intimidation, corruption, capture de l’État, exploitation de la peur et gestion violente des populations. Le terme s’impose progressivement pour désigner un système où les logiques du marché et celles du crime organisé ne s’opposent plus, mais se renforcent mutuellement. Cette caractérisation est née de l’observation concrète de pays où l’économie, la politique et la criminalité fonctionnent comme un seul et même appareil de pouvoir.
Ce système fonctionne en combinant trois mécanismes simples : la peur, la confusion et l’isolement. La peur sert à contrôler les comportements. Quand les gens ont peur, ils ne contestent pas, ils ne s’organisent pas, ils ne réclament pas leurs droits. La confusion empêche de comprendre ce qui se passe réellement : informations contradictoires, rumeurs, discours politiques incohérents, absence de transparence. Quand tout est flou, personne ne peut identifier les responsables. L’isolement, enfin, fragilise les solidarités : chacun doit se débrouiller seul, chacun pense que ses problèmes sont individuels, chacun se replie sur sa survie.
Ces trois mécanismes sont exactement ceux du crime organisé. Une mafia prospère en créant de la peur, en entretenant le flou, en isolant les individus. Elle contrôle les territoires, achète des complicités, infiltre les institutions, impose ses règles. Le capitalisme gangster fait la même chose, mais à une échelle nationale. Il ne pointe pas une arme sur ta tempe : il crée un monde où tu finis par croire que tu n’as pas d’autre choix que d’obéir.
Haïti : le terrain idéal pour le chaos
Haïti est l’un des pays où le capitalisme gangster apparaît de la manière la plus brutale. L’État a été affaibli par des décennies de corruption, d’ingérences étrangères, de privatisations et de décisions politiques prises contre l’intérêt national. Les élites économiques ont profité de cet affaiblissement pour renforcer leur pouvoir. Certaines élites politiques ont utilisé des groupes armés pour contrôler des quartiers, intimider des opposants, manipuler des élections.
Des acteurs transnationaux ont imposé des politiques économiques qui ont détruit l’agriculture, affaibli les services publics et rendu le pays dépendant de l’extérieur. Et une partie de la classe moyenne, cherchant à protéger ses privilèges, a servi de relais à ces logiques, parfois consciemment, parfois par opportunisme.
Le résultat est clair : Haïti a été transformé en une vallée de larmes. Les institutions ne protègent plus. Les écoles ferment. Les hôpitaux manquent de tout. Les routes sont contrôlées par des groupes armés. Les familles vivent dans la peur. Les jeunes n’ont plus d’avenir dans leur propre pays. La violence n’est pas un accident : elle est devenue un mode de gouvernance. Elle sert à contrôler les territoires, à empêcher l’organisation collective, à maintenir les populations dans un état de survie permanente.
Le capitalisme gangster profite à ceux qui ont intérêt au chaos. Il profite aux élites économiques qui peuvent exploiter une main-d’œuvre désespérée. Il profite aux politiciens qui utilisent les gangs comme bras armés. Il profite aux réseaux criminels qui contrôlent les trafics. Il profite à certains acteurs internationaux qui préfèrent un pays faible, dépendant et incapable de défendre ses ressources. Il profite à ceux qui veulent un Haïti silencieux, fragmenté, incapable de se relever.
Ainsi, comprendre ce système n’est pas un exercice intellectuel : c’est une nécessité vitale. Chaque compatriote qui ouvre les yeux retire une brique au mur qui enferme le pays. Haïti ne se libérera pas par miracle, mais par la lucidité de ceux qui refusent d’être les figurants d’un désastre organisé.
Evens Dubois
Brooklyn, NY
22 février 2026
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