Haïti vit l’un des moments les plus critiques de son histoire moderne. Tandis que l’État s’effondre et que la violence gangrène le quotidien, les élites politiques, économiques et intellectuelles demeurent figées dans une inertie déconcertante. À trois mois de la fin prévue de la transition, aucun cap n’émerge, aucun leadership ne s’affirme, aucune solution purement haïtienne ne se dessine. Prisonnières de leurs calculs et de leur dépendance à l’étranger, ces élites semblent avoir renoncé à penser et à agir pour la nation. Cet éditorial interroge la faillite morale de ceux qui auraient dû éclairer le pays, et plaide pour un sursaut de dignité, de responsabilité et de souveraineté réelle…
Éditorial:
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 26 octobre 2025 (RHINEWS)- Haïti traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Plus rien ne fonctionne réellement. Les institutions vacillent, la justice chancelle, la police s’épuise, et l’État, réduit à une façade administrative, ne parvient plus à exercer son autorité sur son propre territoire. L’impunité règne, la corruption a pénétré jusqu’aux structures les plus sensibles du pouvoir, et la violence politique s’est transformée en méthode de gouvernance.
Le pays, jadis symbole universel de liberté et d’émancipation, s’enfonce dans une crise morale et structurelle où la survie a remplacé l’espérance. Ce désastre n’est pas seulement le produit d’une faillite institutionnelle : il découle avant tout d’un vide moral et intellectuel au sommet, d’une démission généralisée des élites, d’un effondrement de la responsabilité nationale.
Nous vivons l’étrange paradoxe d’une société consciente de son déclin mais incapable d’y remédier. Les élites haïtiennes — politiques, économiques, intellectuelles, religieuses et médiatiques — semblent frappées d’une sidération collective. Elles observent, commentent, débattent, mais n’agissent pas. Elles se réunissent, rédigent des communiqués, élaborent des plateformes, puis se dissolvent dans le néant de leurs propres contradictions. La parole a remplacé le courage, la prudence a étouffé la lucidité, et la stratégie s’est dissoute dans la peur de déplaire ou de perdre des privilèges. Ce mutisme volontaire, cette passivité organisée, font de nos dirigeants les témoins complices de la désintégration nationale. L’histoire retiendra que, face à la ruine de l’État et à la souffrance d’un peuple, les élites haïtiennes ont préféré la résignation à la rébellion morale.
Pourtant, la situation n’exige pas des héros, mais des responsables. À quelques mois de la date symbolique du 7 février 2026 — censée marquer la fin de la mission du Conseil présidentiel de transition (CPT) et l’avènement d’autorités légitimes —, rien n’indique que le pays se prépare à des élections crédibles. Ni la logistique, ni la sécurité, ni le consensus politique ne sont réunis. Le pouvoir n’est pas prêt, la classe politique non plus. Tout semble suspendu dans une attente vide, comme si la solution devait venir de l’extérieur. Pendant ce temps, l’ambassade américaine à Port-au-Prince s’impose comme l’arbitre invisible de la transition, décidant des campagnes de communication, fixant les priorités, orientant les décisions que le gouvernement haïtien devrait assumer lui-même. Cette substitution du pouvoir national par la diplomatie étrangère n’est pas seulement un signe de faiblesse : c’est une humiliation nationale.
Le pire, dans cette tragédie, est que cette tutelle à peine voilée est désormais acceptée par ceux-là mêmes qui devraient la refuser. On la justifie au nom de la stabilité, de la sécurité ou de la « rationalité diplomatique ». Mais en vérité, il s’agit d’une abdication. En cédant leur souveraineté de décision, les élites haïtiennes ont troqué la dignité contre la survie politique. Elles semblent persuadées qu’Haïti est condamné à être administré sous perfusion internationale, comme un malade que l’on maintient en vie sans jamais tenter de le guérir. Ce réflexe d’assistance chronique a détruit l’imaginaire national : il a fait de la dépendance une habitude, de la soumission une normalité, de l’attente une vertu.
Or, aucun pays au monde ne s’est relevé sous tutelle. Les nations qui ont reconstruit leur dignité l’ont fait en se réappropriant leur destin, parfois au prix de sacrifices immenses. L’Europe d’après-guerre, malgré l’aide du Plan Marshall, avait ses propres institutions, ses propres dirigeants et une volonté politique ferme. Le Liberia, le Rwanda ou le Chili ont connu des heures tragiques, mais leur redressement n’a été possible que parce que leurs dirigeants ont choisi d’assumer, avec rigueur, la responsabilité de leurs décisions. En Haïti, au contraire, le leadership s’est dilué dans le bavardage et la dépendance. Nos élites se battent pour les miettes d’un système en ruine plutôt que pour sa refondation.
Le problème n’est donc pas seulement institutionnel, il est moral. Les élites haïtiennes ont déserté le champ de la responsabilité. Elles se sont habituées à un État sans autorité, à une justice sans rigueur, à une économie sans productivité, à un discours sans conséquence. Elles ont confondu la gestion avec la gouvernance, la position sociale avec la légitimité, la proximité diplomatique avec la compétence. Le pouvoir, pour elles, n’est plus un instrument de service, mais une rente de position, un moyen de protection contre le chaos qu’elles ont contribué à entretenir. C’est pourquoi, même face à la débâcle, aucune d’entre elles ne propose de rupture claire, de projet cohérent ou d’acte courageux.
Mais la vérité est simple : personne ne viendra sauver Haïti à la place des Haïtiens. Ceux qui prétendent vouloir aider ont leurs propres intérêts. La communauté internationale n’agit jamais par pure charité : elle agit pour la stabilité régionale, la gestion des flux migratoires, la sécurité de ses ressortissants, la prévention de crises transnationales. Ses interventions sont temporaires, conditionnelles, et souvent dictées par ses priorités géopolitiques. Croire que le salut d’Haïti viendra de l’étranger, c’est renoncer à la substance même de notre indépendance. L’émancipation ne se délègue pas.
Pour sortir de cette impasse, Haïti doit entreprendre une révolution silencieuse mais radicale : celle de la responsabilité collective. Cela commence par le courage de dire la vérité, de nommer les fautes, de briser les complicités et de punir les crimes, quels qu’en soient les auteurs. Cela suppose que la justice devienne un outil, non un instrument décoratif. Que la sécurité redevienne une fonction publique, non un privilège acheté. Que les douanes cessent d’être le fief de la corruption et redeviennent la colonne vertébrale de la souveraineté économique. Que les administrations locales soient responsabilisées et dotées de moyens concrets pour reconstruire leur territoire. Que les universités et les intellectuels cessent d’être des observateurs et redeviennent les éclaireurs du changement.
La tâche est immense, mais elle n’est pas impossible. Il suffit d’une volonté politique ferme, d’un leadership qui sache dire non à la peur, non à la rente, non à la résignation. Haïti n’a pas besoin d’un miracle : il a besoin d’un plan, d’un cap, d’une discipline. Les priorités sont connues : la reconquête sécuritaire des territoires, la réhabilitation de la justice, la fin des rentes publiques, la transparence dans la gestion des fonds, la création d’opportunités économiques locales, la reconstruction morale du contrat social. Ces réformes ne demandent pas de nouveaux slogans, mais une exécution rigoureuse, vérifiable, portée par des femmes et des hommes intègres.
Le 7 février 2026 approche comme un rappel brutal : le temps des discours est terminé. Si rien ne change, Haïti entrera dans une nouvelle phase d’effondrement, plus profonde encore, où la tutelle internationale deviendra permanente, où la violence se confondra avec la normalité, et où l’idée même de nation ne sera plus qu’un souvenir. Ce scénario peut être évité. Mais il exige un sursaut immédiat. Les élites haïtiennes doivent comprendre qu’il ne s’agit plus d’une question de prestige ou d’alliance, mais de survie collective. La souveraineté n’est pas une phrase qu’on récite aux cérémonies ; c’est une capacité qu’on exerce au quotidien, dans la justice, la sécurité, la production et la dignité.
Le pays ne manque ni d’intelligence, ni de ressources, ni de talents. Ce qu’il lui manque, c’est la foi en lui-même, la confiance dans sa propre compétence. Tant que les élites continueront de croire que le salut viendra de l’extérieur, elles condamneront le peuple à une éternelle dépendance. Haïti doit redevenir un chantier de volonté, non un champ de ruines. Le moment est venu pour ses dirigeants, ses entrepreneurs, ses penseurs, ses éducateurs et ses pasteurs de cesser de commenter la crise pour enfin la combattre. L’histoire n’a jamais récompensé ceux qui se contentent d’attendre. Elle célèbre ceux qui, même dans la tempête, osent reprendre la barre.
Aujourd’hui, le peuple haïtien regarde vers ses élites et ne voit que le vide. Il n’attend pas des sauveurs, mais des bâtisseurs. Il n’attend pas des promesses, mais des actes. Il n’attend pas des messes diplomatiques, mais des résultats tangibles : des routes praticables, des écoles ouvertes, des tribunaux fonctionnels, des villes libérées de la peur. C’est à ce prix seulement qu’Haïti retrouvera sa dignité perdue. C’est à ce prix que l’indépendance cessera d’être un mot vain pour redevenir une réalité. Et c’est à ce prix, enfin, que la nation pourra cesser de gémir pour recommencer à vivre.
Car au bout du compte, la vraie tragédie d’Haïti n’est pas d’avoir sombré, mais de s’être habituée à sa propre chute. Les élites, en renonçant à penser et à agir, ont laissé la dérive devenir système. Il est encore temps de rompre ce cycle fatal. Le réveil de la conscience nationale ne viendra pas des chancelleries étrangères, mais des entrailles mêmes du pays. Haïti n’a pas besoin d’une tutelle : il a besoin d’un sursaut moral. Et ce sursaut commence par un mot simple, oublié depuis trop longtemps : responsabilité.

