Par Francklyn B. GEFFRARD,
PORT-AU-PRINCE, samedi 14 mars 2026 (RHINEWS)- Au moment où Haïti s’enfonce dans l’une des crises les plus profondes de son histoire récente, une annonce du Conseil électoral provisoire (CEP) a de quoi surprendre : plus de 320 partis, groupements et regroupements politiques se sont inscrits en vue des prochaines élections. Selon le président du CEP, Jacques Desrosiers, la liste définitive des formations habilitées à participer aux scrutins doit être publiée le 25 mars. Une question surgit alors avec insistance : le pays s’apprête-t-il à lancer une véritable « zafra électorale » ?
Le chiffre, à lui seul, interpelle. Pour une population estimée entre 11 et 12 millions d’habitants, la présence de 320 partis signifie qu’il existe environ un parti pour 34 000 à 37 000 habitants. Rapporté à l’échelle démographique, cela représente près de 0,27 parti pour 10 000 habitants. Dans l’absolu, un système multipartite peut être le signe d’une vie démocratique dynamique. Mais dans le cas haïtien, cette prolifération soulève surtout des interrogations sur la nature même du système politique et sur la fonction réelle des partis.
Car cette multiplication ne traduit pas nécessairement une forte mobilisation citoyenne autour de projets politiques structurés. Elle reflète davantage une fragmentation chronique du champ politique. Dans de nombreux cas, les partis ne reposent ni sur une idéologie claire ni sur une base sociale solide. Ils sont souvent organisés autour de personnalités ou de réseaux limités, et apparaissent surtout lors des cycles électoraux. La facilité relative de création d’un parti, combinée à l’absence de mécanismes de régulation efficaces, a favorisé au fil des années l’émergence d’une multitude d’organisations politiques aux contours flous.
Lors de l’élection présidentielle du 20 novembre 2016, Jovenel Moïse a été élu avec 590 927 voix, soit 55,60 % des suffrages exprimés. Le corps électoral comptait environ 5,8 à 6,2 millions d’électeurs inscrits, mais seulement 1 120 663 personnes ont voté, ce qui correspond à une participation d’environ 18 % à 21 % selon les estimations officielles. En réalité, si l’on rapporte ses voix à l’ensemble de l’électorat, Moïse a été élu avec environ 9,5 % à 11 % des électeurs potentiels du pays, un niveau extrêmement faible pour un chef d’État.
Ce niveau de participation déjà très faible en 2016 pourrait encore diminuer lors de prochaines élections. La situation sécuritaire du pays s’est considérablement détériorée depuis cette période : des groupes armés contrôlent de vastes zones urbaines et rurales, des centaines de milliers de personnes sont déplacées et l’État peine à assurer la sécurité minimale des citoyens. Dans un tel contexte, se rendre dans un centre de vote peut représenter un risque réel pour une partie importante de la population, ce qui pourrait mécaniquement réduire la participation électorale.
À cette insécurité s’ajoute une fatigue politique et une profonde désillusion populaire. Depuis 2016, les crises institutionnelles se sont succédé, le Parlement a disparu pendant plusieurs années, les gouvernements se sont succédé sans mandat électoral clair et la confiance dans les institutions s’est fortement érodée. Une partie de la population, déjà démobilisée en 2016, pourrait aujourd’hui se montrer encore plus sceptique face à des élections perçues comme incapables de transformer concrètement les conditions de vie ou de résoudre l’effondrement sécuritaire. Dans ces conditions, le risque est réel que la participation électorale tombe à un niveau encore plus bas, ce qui poserait à nouveau la question de la légitimité politique réelle des autorités élues.
Cette situation alimente un paradoxe frappant : alors que le pays compte des centaines de partis, la participation politique réelle demeure faible et la confiance envers les élites politiques est profondément érodée. Dans les faits, une grande partie de la population se montre désabusée, voire indifférente, face à un système perçu comme incapable de répondre aux urgences nationales. L’abstention électorale, lorsqu’il y a des scrutins, en est l’un des symptômes les plus visibles.
La question devient alors inévitable : que peut apporter concrètement cette multitude de partis à la transformation politique, économique et sociale du pays ? Un système partisan joue normalement un rôle central dans la structuration de la vie démocratique. Les partis devraient élaborer des programmes, articuler des visions de société, encadrer la participation citoyenne et former des dirigeants capables de gouverner. Or, dans la réalité haïtienne, peu d’organisations politiques semblent disposer de programmes économiques cohérents ou de stratégies de développement clairement formulées.
Pour beaucoup d’observateurs, le parti politique tend ainsi à devenir un instrument de positionnement individuel plutôt qu’un véritable vecteur de projet collectif. Dans certains cas, il sert surtout à exister dans l’espace politique, à participer aux négociations ou à obtenir une place dans les arrangements institutionnels. Cette logique favorise l’émergence d’une figure désormais familière : celle de l’« entrepreneur politique », pour qui le parti constitue avant tout un outil d’accès au pouvoir ou aux ressources.
Plus troublant encore est le contraste entre cette prolifération de partis et leur relative absence dans les moments les plus critiques que traverse le pays. Depuis plusieurs années, Haïti connaît un effondrement sécuritaire et institutionnel d’une ampleur inédite. Des gangs armés contrôlent de larges portions du territoire, l’État peine à assurer ses fonctions essentielles et des milliers de citoyens sont déplacés par la violence. Pourtant, les partis politiques apparaissent rarement au premier plan des mobilisations citoyennes ou des initiatives visant à proposer des solutions structurelles à la crise.
Ce décalage nourrit l’impression que nombre d’organisations politiques s’activent davantage lorsque se profile une perspective électorale que lorsque le pays fait face à des défis existentiels. La politique semble ainsi se concentrer autour de l’accès aux institutions plutôt que de la construction d’un projet national capable de répondre aux attentes de la population.
Dans ce contexte, l’idée d’organiser des élections soulève elle-même de nombreuses interrogations. Le pays n’a pas tenu de scrutins nationaux depuis près d’une décennie. Beaucoup de citoyens souhaitent tourner la page des autorités intérimaires et retrouver des institutions issues des urnes. Mais la tenue d’élections dans un environnement marqué par l’insécurité généralisée, l’effondrement administratif et une forte influence internationale sur les décisions politiques pose la question de leur véritable portée.
Si les élections apparaissent comme organisées sous pression extérieure ou dans un climat où une grande partie du territoire échappe au contrôle de l’État, elles risquent de produire une légitimité fragile. Dans un tel scénario, les scrutins pourraient simplement permettre à certains acteurs de se repositionner dans le système sans que les structures profondes de la crise soient réellement transformées.
Le dilemme est donc profond. D’un côté, le pays ne peut indéfiniment rester sans institutions élues. De l’autre, organiser des élections sans conditions minimales de sécurité, de confiance et de débat programmatique risque de perpétuer les mêmes dynamiques politiques qui ont contribué à l’impasse actuelle.
La question posée par cette « zafra électorale » dépasse ainsi largement le simple nombre de partis. Elle renvoie à un problème plus fondamental : celui de la représentation politique et de la capacité du système partisan à incarner les aspirations d’une société confrontée à des défis historiques. Si les partis ne parviennent pas à redevenir des espaces de réflexion, d’organisation et de proposition, la multiplication des formations politiques pourrait bien rester un phénomène de surface, sans impact réel sur l’avenir du pays.
Au-delà des chiffres, c’est donc l’idée même de la politique en Haïti qui semble aujourd’hui en suspens. Entre la nécessité de rétablir l’ordre constitutionnel et l’urgence de reconstruire la confiance citoyenne, la perspective des prochaines élections apparaît moins comme une simple échéance électorale que comme un test décisif pour la crédibilité du système politique. Reste à savoir si cette multitude de partis saura transformer cette occasion en véritable débat national, ou si la « zafra » annoncée ne sera qu’un nouvel épisode dans la longue crise de la représentation politique haïtienne.

