Pourquoi la justice américaine ne recueille pas le témoignage de témoins clés comme Martine Moïse dans le procès de feu le président Jovenel Moïse ?

Me Samuel Madistin, Avocat...

MIAMI, mercredi 11 mars 2026 (RHINEW)- L’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, demeure l’un des crimes politiques les plus troublants de l’histoire contemporaine d’Haïti. Près de cinq ans après les faits, l’affaire continue d’alimenter les débats judiciaires et politiques, tant en Haïti qu’aux États-Unis. Au cœur de ces controverses se trouve une figure centrale : Martine Moïse, l’ancienne première dame, présente dans la chambre présidentielle au moment de l’attaque et gravement blessée par balles.

Son cas cristallise un paradoxe juridique rarement observé dans une affaire criminelle d’une telle ampleur. Elle est à la fois victime, témoin direct du crime et, dans l’enquête haïtienne, personne mise en cause. Cette triple position nourrit interrogations, controverses et spéculations, tout en illustrant la complexité d’un dossier où la recherche de la vérité se heurte à de multiples obstacles judiciaires et politiques.

Sur le plan du droit pénal, la situation n’est pourtant pas exceptionnelle dans son principe. Toute personne présente sur les lieux d’un crime peut être entendue comme témoin par les enquêteurs. Mais ce statut n’est pas immuable. Si des indices sérieux apparaissent — contradictions dans les déclarations, incohérences dans la reconstitution des faits ou éléments matériels reliant un individu au complot — un témoin peut devenir suspect et faire l’objet de poursuites. Ce principe est bien établi dans la pratique judiciaire internationale.

Dans le cas de Martine Moïse, son importance dans l’enquête est évidente. Elle est l’une des très rares personnes présentes dans la pièce au moment où le commando armé a pénétré dans la résidence présidentielle de Pèlerin 5. Son témoignage aurait donc pu constituer une pièce essentielle pour comprendre le déroulement exact de l’attaque et les circonstances de la mort du chef de l’État.

C’est dans ce contexte que le juge d’instruction haïtien Walther Wesser Voltaire a rendu en 2024 une ordonnance particulièrement controversée. Dans ce document judiciaire, le magistrat a inculpé Martine Moïse pour complicité et association de malfaiteurs dans l’assassinat du président. L’ordonnance visait également plusieurs personnalités politiques et sécuritaires, parmi lesquelles l’ancien Premier ministre Claude Joseph et l’ancien directeur général de la police nationale Léon Charles.

Pour justifier cette décision, le juge Voltaire a notamment évoqué des contradictions relevées dans les déclarations de l’ancienne première dame. Selon son analyse, ces incohérences auraient affaibli la crédibilité de son témoignage et soulevé des interrogations sur certains aspects du déroulement des événements de la nuit du crime.

Parmi les points qui ont suscité l’attention des enquêteurs figure la description qu’elle a faite de la scène de l’attaque. Dans plusieurs déclarations publiques, Martine Moïse a affirmé qu’elle avait survécu en se cachant sous le lit pendant l’assaut du commando. Or, lors de l’inspection de la chambre présidentielle, certains enquêteurs ont estimé que l’espace disponible sous le lit semblait insuffisant pour permettre à une personne de s’y dissimuler complètement. Cette observation a été mentionnée comme une incohérence possible dans la reconstitution des faits, même si elle ne constitue pas en soi une preuve de participation au crime.

Un autre élément évoqué dans l’ordonnance concerne la coopération judiciaire de l’ancienne première dame. Selon le magistrat instructeur, elle ne s’est pas présentée à certaines convocations destinées à approfondir son témoignage devant le cabinet d’instruction. Elle a par ailleurs demandé la récusation du juge chargé de l’enquête. Pour les enquêteurs, ces démarches ont compliqué l’établissement complet des faits, alors même qu’elle demeure l’un des témoins les plus importants de la scène du crime.

Le juge Voltaire a également évoqué dans son ordonnance une hypothèse politique controversée : celle selon laquelle certains acteurs auraient envisagé l’accession au pouvoir de l’ancien Premier ministre Claude Joseph après l’assassinat, avec l’idée d’une transition politique ultérieure. Cette hypothèse figure dans le document judiciaire comme une piste examinée par l’enquête, mais elle a été fermement contestée par les personnes visées et par les avocats de Martine Moïse.

Ces accusations ont immédiatement suscité une vive réaction de la défense de l’ancienne première dame. Ses avocats ont dénoncé une décision entachée d’irrégularités et ont affirmé que l’enquête haïtienne était profondément politisée. Selon eux, l’ordonnance du juge Voltaire reposait sur des interprétations contestables et ne constituait pas une base juridique solide pour engager des poursuites pénales.

La controverse a pris une nouvelle dimension en 2025 lorsque la Cour d’appel de Port-au-Prince a annulé l’ordonnance du juge Voltaire. Cette décision judiciaire a relancé l’instruction sous l’autorité d’un nouveau magistrat et a remis en question l’ensemble des conclusions initiales, y compris celles concernant Martine Moïse. En termes juridiques, cela signifie que sa responsabilité pénale n’est pas établie à ce stade et que les éléments du dossier doivent être réexaminés dans le cadre d’une nouvelle instruction.

Parallèlement à la procédure haïtienne, une autre série de procès se déroule aux États-Unis. Ces procédures judiciaires ont parfois donné l’impression d’avancer plus rapidement que l’enquête menée en Haïti. Pourtant, leur objet est sensiblement différent. Les tribunaux fédéraux américains ne jugent pas directement l’assassinat lui-même, mais plutôt la conspiration qui aurait été organisée depuis la Floride pour recruter, financer et coordonner le commando chargé de l’opération.

Les procureurs américains poursuivent principalement des individus soupçonnés d’avoir joué un rôle dans la planification de l’attaque : financiers du complot, recruteurs de mercenaires ou organisateurs logistiques. Les procès portent donc essentiellement sur les communications, les flux financiers et les décisions prises en amont de l’opération.

Dans ce cadre procédural, la scène du crime en Haïti n’est pas l’objet central des audiences. C’est l’une des raisons pour lesquelles plusieurs témoins directs de la nuit de l’attaque, dont Martine Moïse, n’ont pas joué un rôle majeur dans ces procédures.

Il existe également des raisons stratégiques à cette situation. Les procureurs américains privilégient souvent des preuves documentaires solides – relevés téléphoniques, échanges électroniques, transferts financiers – ainsi que les témoignages d’accusés ayant plaidé coupable dans le cadre d’accords avec la justice. Ce type de preuves peut être considéré comme plus déterminant pour démontrer l’existence d’une conspiration.

Le statut judiciaire controversé de Martine Moïse dans l’enquête haïtienne peut également compliquer son utilisation comme témoin dans une procédure étrangère. Un témoin qui fait lui-même l’objet d’accusations dans un autre pays peut devenir une cible pour les avocats de la défense, qui chercheraient à exploiter toute contradiction afin de fragiliser l’accusation.

Ainsi se dessine le paradoxe judiciaire qui entoure l’ancienne première dame. Elle est simultanément victime d’une tentative d’assassinat, témoin direct d’un crime majeur et, pour une période donnée de l’enquête haïtienne, personne mise en cause dans ce même dossier.

Ce triple statut illustre à quel point l’assassinat de Jovenel Moïse demeure une affaire complexe, marquée par des procédures fragmentées entre plusieurs juridictions et par des rivalités politiques internes. Dans un tel contexte, chaque décision judiciaire, chaque témoignage et chaque élément de preuve devient l’objet d’interprétations divergentes.

Plus de quatre ans après le drame, une certitude demeure : la vérité complète sur les circonstances et les commanditaires de l’assassinat n’a pas encore été pleinement établie. Entre les procédures haïtiennes et américaines, la quête de justice avance à des rythmes différents et selon des logiques juridiques distinctes.

Pour Haïti, l’enjeu dépasse largement le destin judiciaire d’un individu. Il s’agit de savoir si l’État sera capable, un jour, d’établir de manière crédible et transparente les responsabilités dans l’assassinat d’un président en exercice. Car sans vérité judiciaire solide, les zones d’ombre continueront d’alimenter les soupçons, les divisions et les récits contradictoires autour de l’un des événements les plus dramatiques de l’histoire récente du pays.