PORT-AU-PRINCE, jeudi 31 juillet 2025 (RHINEWS)- Le 26 juillet 2025, le Wonderland Ballroom, une salle d’événements située à Revere, dans l’État du Massachusetts (États-Unis), au sein du complexe Oceanside Events Center, s’est transformé en théâtre d’émotions partagées, porté par les rythmes familiers de la musique haïtienne contemporaine.
Pour leur grand retour sur scène, Bedjine et K-Dilak, icônes de la scène créole, ont choisi un lieu chargé de symboles et d’affect, à la hauteur de l’attente d’un public transatlantique. Après une longue parenthèse, le duo s’est présenté devant une foule nombreuse, élégante, électrisée, avide de renouer avec les succès qui ont fait leur renommée.
Le concert coïncidait avec les festivités marquant les soixante-dix ans du compas, ajoutant une dimension historique à cette soirée déjà chargée d’émotion. Le décor, sobre et léché, s’illuminait de projections digitales évoquant tantôt la mémoire, tantôt la modernité. La salle était comble. L’atmosphère, dense.
Pourtant, ce qui devait n’être qu’un événement musical est devenu, en l’espace de quelques minutes, une scène de friction entre art, langue et politique symbolique. Bedjine, visiblement émue, interrompt brièvement le concert pour adresser un message à son public. En français. « Nous devons garder la tête haute. Nous devons être plus unis, parce que notre force réside dans la solidarité, dans notre amour les uns pour les autres, dans notre esprit. Je vous aime tous. Et j’aime aussi Haïti. Merci d’avoir rendu ce retour possible. »
Appris par cœur, récité avec application mais sans aisance, le discours, sincère dans l’intention, semblait étrangement emprunté dans la forme. Il a suffi de ces quelques phrases, énoncées dans une langue que la chanteuse maîtrise peu, pour déclencher une avalanche de commentaires — de l’admiration la plus bienveillante aux railleries les plus mesquines.
Ce moment de scène, devenu viral, a surtout rouvert une blessure profonde dans l’espace haïtien : celle de la hiérarchisation des langues et des corps qui les portent. Car Bedjine, célébrée pour ses chansons en créole, langue de la majorité, langue de la rue, de l’émotion et de la mémoire, est dans le même souffle dévalorisée lorsqu’elle s’exprime dans un français imparfait.
Le paradoxe est cruel : plus l’artiste est authentique dans sa langue, plus on exige d’elle qu’elle se conforme aux standards d’une autre. Une autre langue, mais aussi une autre classe, une autre histoire, un autre pouvoir.
Et comme si cela ne suffisait pas, la sphère médiatique et les réseaux sociaux nourrissent un réflexe constant : mettre Bedjine en opposition à une autre figure féminine de la scène haïtienne, Rutshelle Guillaume, perçue comme plus affirmée, plus polie, plus « francophone ». Cette comparaison implicite, mais tenace, installe une rivalité symbolique entre deux femmes qui n’ont jamais revendiqué d’être des adversaires, mais que le public – ou une certaine partie de celui-ci – oppose en permanence, au prisme d’un critère linguistique érigé en juge de classe et de valeur.
Ce type de polémique n’a rien d’inédit. Shabba, du groupe Djakout #1, avait lui aussi essuyé une salve de critiques après une entrevue accordée à Claudy Siar sur RFI, où ses approximations linguistiques avaient, aux yeux de certains, éclipsé la substance de ses propos. Certaines de ses formules furent d’ailleurs reprises sur un ton moqueur dans des meringues du groupe T-Vice, transformées en refrains satiriques.
Bien avant lui, dans les années 1990, d’autres artistes haïtiennes, notamment issues des classes populaires, avaient déjà fait les frais de ces assignations réductrices : jugées non pas sur leur talent vocal, leur charisme ou leur impact culturel, mais à l’aune de leur maîtrise grammaticale.
Que dire alors de Black Alex, enfant des rues devenu figure populaire, qui ne s’est jamais exprimé qu’en créole et dont le génie tenait davantage à sa capacité de captiver qu’à une rigueur syntaxique académique ? Il butait parfois sur certains mots — par exemple médaille, qu’il prononçait medaj la — une prononciation moquée par certains, transformée en running gag par d’autres, mais qui, paradoxalement, renforçait l’affection et la complicité qu’il suscitait auprès de milliers de fans.
Dans cette logique perverse, la langue devient un instrument d’exclusion, une épreuve de légitimité imposée à celles et ceux qui viennent « d’en bas ». L’exigence de « bien parler français » — ou du moins de le parler avec aisance — pèse rarement sur les artistes des industries culturelles dominantes. On s’émeut volontiers de l’anglais approximatif de stars asiatiques ou latines sans jamais le leur reprocher.
Mais Bedjine, elle, est sommée d’être à la fois vraie et conforme, enracinée et lisse, populaire et cultivée. Ce double bind la renvoie à un système plus vaste : celui de la domination symbolique héritée du colonialisme.
Le français, en Haïti, demeure associé à un prestige social et intellectuel qui dépasse de loin son usage réel. Il continue d’être perçu, dans certaines franges de la population, comme le vecteur par excellence de l’ascension sociale, voire de la civilisation elle-même.
Ce réflexe, profondément ancré dans la mémoire collective, façonne des attentes implicites : une artiste digne de ce nom se devrait d’embrasser les codes culturels des anciens maîtres pour être pleinement reconnue. D’où l’embarras, la moquerie, ou la pitié mêlée d’agacement lorsqu’elle s’aventure dans ce registre sans en maîtriser les subtilités.
Ce n’est pourtant pas la langue qui fait l’artiste, mais la puissance de son expression, la portée de ses messages, la vérité de son émotion. Que l’on pense à Jerusalema, immense succès mondial chanté en zoulou, ou aux mélodies de Salif Keita, Angélique Kidjo ou Rokia Traoré : aucun de ces artistes n’a eu besoin du français ou de l’anglais pour atteindre les cœurs.
La langue, en art, n’est pas un obstacle mais un canal — et ce canal est d’autant plus fort qu’il est enraciné dans une histoire collective.
La réaction de Bedjine, touchante dans sa vulnérabilité, soulève toutefois une question stratégique : en répondant aux injonctions linguistiques par un discours calibré, ne risque-t-elle pas de renforcer le système qu’elle cherche à subvertir ?
Il serait autrement plus puissant qu’elle assume sa voix créole comme étendard, qu’elle la défende comme on défend un bien commun, un droit culturel, une dignité. Elle n’est pas la seule à pouvoir le faire, mais sa notoriété lui offre une tribune rare : celle de parler au nom de millions de locuteurs invisibilisés.
Ce qui s’est joué le 26 juillet dépasse donc de loin le cadre d’un concert. Il interroge la manière dont les sociétés postcoloniales continuent de reproduire, parfois inconsciemment, des mécanismes de distinction et de rejet fondés sur la langue. Il rappelle que la reconnaissance artistique, en Haïti comme ailleurs, est encore soumise à des critères biaisés, où l’élégance lexicale peut primer sur la sincérité poétique.
Il invite, enfin, à repenser nos représentations de ce que signifie être « digne », « cultivé », « professionnel » ou « crédible ».
Car chanter, penser et s’adresser au monde en créole n’est pas un défaut. C’est un acte de résistance, un refus du mépris, une affirmation d’existence. Et tant que cette réalité continuera d’être niée, chaque prise de parole deviendra un champ de bataille.
Pourtant, il suffirait d’un renversement de regard : considérer le créole non comme une carence à corriger, mais comme une richesse à protéger.
Dans cette perspective, Bedjine n’a rien à prouver. Elle a seulement à continuer de chanter — avec sa voix, ses mots, sa langue. Car chaque mot en créole qu’elle adresse à son public est un acte de fidélité à une mémoire collective, un refus d’effacement, une déclaration d’appartenance.
Et si certains doutent encore de la valeur de cette parole, qu’ils méditent ce proverbe que l’on devrait graver au fronton de nos scènes comme de nos écoles :
« Lang pa bèt, se li ki pote lespwi. »

