Du silence à l’apothéose : la longue ascension des femmes dans le compas direct…

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Par Jude Martinez Claircidor

PORT-AU-PRINCE, vendredi 20 juin 2025 (RHINEWS)-En 1955, lorsque Nemours Jean-Baptiste façonne les premières pulsations du compas direct, il ouvre une ère musicale nouvelle, marquée d’entrée de jeu par une asymétrie de genre : les femmes y sont présentes, mais dans l’ombre. L’univers sonore, viscéralement masculin, ne leur concède que les marges — quelques chœurs sans nom, des harmonies de coulisses, des présences invisibles dans l’espace sonore haïtien.

Durant les décennies 1950 et 1960, les femmes apparaissent à la lisière du compas, souvent via la méringue ou le mini-jazz, mais sans jamais occuper la pleine lumière. Beaucoup de ces voix ont traversé l’histoire sans traces ni crédits, noyées dans les silences de l’archive musicale. Ce n’est qu’avec l’émergence des générations ultérieures que l’on assiste à une lente mais irréversible éclosion de la voix féminine dans ce genre longtemps verrouillé.

Au début des années 1970, une percée discrète mais déterminante s’esquisse dans le paysage du compas direct. Originaires du Cap-Haïtien, les sœurs du groupe Top Girlsmontent sur scène avec une assurance rare, amorçant les premiers signes d’une présence féminine encore fragile, mais déjà porteuse de renouveau.

En 1980, un tournant discret mais décisif s’opère : Evans Lespinasse devient la première femme à faire entendre sa voix sur un album de compas, Symphonie inachevée, fruit d’une collaboration avec Alix Jacques et le Colé Colé Band. Cet événement fait voler en éclats une partie du plafond de verre qui cantonnait jusque-là les femmes à des rôles secondaires. Dans le sillage de cette percée, d’autres artistes émergent. Des voix comme Danielle Thermidor ou Anna Pierre – cette dernière révélée par le titre Mete Suk Sou Bonbon – s’imposent dans l’imaginaire musical haïtien. Suivront Jacqueline Denis, Sylvie d’Art et Dionne Lamothe, dont les trajectoires viendront consolider, avec force et finesse, l’ancrage féminin au cœur du compas.

À la fin des années 1989, Émeline Michel s’imposait comme l’une des premières voix féminines à dynamiser le compas, en y insufflant une signature artistique singulière. Bien qu’éloignée des canons traditionnels du genre, sa musique se déployait comme une mosaïque subtile de styles afro-jazz, soul créole et rythmes caribéens. Avec des titres emblématiques tels que Flanm, Tankou Mélodi ou encore Mwen Pare – ce dernier extrait de l’album Cordes et Âme(2000), véritable tissage de sonorités compas, soul et jazz – elle redéfinissait les contours d’un univers longtemps monopolisé par les voix masculines, portant la parole féminine sur la scène musicale haïtienne avec audace et raffinement.

Mais l’après-1990 verra éclore une kyrielle de voix féminines. Malgré l’indifférence tenace d’un système souvent réfractaire à l’émergence de solistes féminines, des artistes telles que Zhéa (Florence Caze), Georgie Métellus, Magguy Foreste, Daniella Fleuriot, Magdala Desgrottes (Ti Maggy), SherleyDesgrottes, Sandra Cadet, Véronique Jérémy, Daphnée Darry, Virginia Mahotière (Nia), Burthonley Deslouche (Bébé) ou encore Sandra Desmorne, ont dessiné, chacune à leur manière, une cartographie sonore alternative. Leurs trajectoires, trop rarement archivée ou reconnue à leur juste mesure, constituent pourtant une composante essentielle, voire matricielle, de l’ADN du genre.

Au mitan des années 1995–1996, la présence féminine dans le paysage du compas haïtien se consolide discrètement mais résolument. Des artistes telles que Sharon Burton, Gina Dupervil, Patricia Juste, Ruth Richard ou encore Micheline Cazeau impriment leur empreinte. À travers leurs timbres singuliers, elles enrichissent le compas d’une diversité stylistique et d’une profondeur émotionnelle que peu de récits musicaux ont su consigner. Parallèlement, certaines formations amorcent un lent travail de sape des normes de genre : un groupe comme Riske engage une recomposition des dynamiques de scène, donnant aux femmes une visibilité et une centralité nouvelles. Peu à peu, l’idée d’une femme à la tête d’un orchestre cesse de relever de l’anomalie ou du folklore. Avec les années 2000, la relève féminine affirme une posture plus assurée. Des artistes telles que Misty Jean ou Cleoémergent avec éclat, multipliant albums, prestations scéniques et collaborations internationales.

Aujourd’hui, en 2025, le compas féminin connaît une apothéose. Ce sont désormais des femmes qui dirigent, qui composent, qui occupent les premières places des charts et des festivals. Parmi elles, des noms phares brillent avec éclat : Rutshelle Guillaume, consacrée aux Trace Awards 2023, Bedjine (Marie Bedjine Love David), Fatima Altieri, Cadelouse Pierre, Dena Babe, Anie Alerte, Vanessa Désiré, Jeejee (Marie Roselande Rosilmé), Tracy (Jennecy Fontil), Fabiola Shyne, Mauray (Maudeline Raymond), Minouche Chouloutte (Shoomy) Hularie Philippe, Martine Alexandreentre autres.

Si elles demeurent rares à manier un instrument dans cet univers où la pratique musicale reste encore largement façonnée par une répartition implicite des rôles, certaines musiciennes parviennent néanmoins à tracer leur voie avec éclat. Nicolina Florentino, saxophoniste au sein du groupe Zenglen depuis plus de vingt ans, représente cette force discrète et persistante — une figure de constance, presque souterraine, dans un espace où les instrumentistes féminines demeurent l’exception. Il convient également d’évoquer le parcours dÉlisabeth Jacquet, dite Mamina, saxophoniste et chanteuse au talent affirmé, qui marqua les années 2000 avec plusieurs albums, dont Excès de Love, avant de se retirer de la scène musicale en 2007.

Le parcours de la femme dans le compas est une longue marche, allant de l’invisibilité à l’affirmation pleine. Des coulisses à la scène principale, du statut de choriste muette à celui de cheffe de file, la mutation est historique. En 2025, les voix féminines ne sont plus un accompagnement : elles sont devenues la trame indispensable, l’étoffe même du compas contemporain.