Le RNDDH dénonce une frappe meurtrière à Simon Pelé : « la guerre contre les gangs ne justifie pas le meurtre d’enfants »…

Image générée par IA: drone kamikaze…

Un mois après la tragédie de Simon Pelé, le RNDDH publie un rapport accablant sur l’usage des drones kamikazes par les forces de l’ordre. L’organisation pointe des dérives meurtrières, un pilotage politique incontrôlé et l’abandon des victimes par l’État…

PORT-AU-PRINCE, jeudi 23 octobre 2025 – RHINEWS- Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a rendu public un rapport d’une gravité exceptionnelle dénonçant les frappes par drones kamikazes menées par les forces de l’ordre haïtiennes, qui ont coûté la vie à au moins seize personnes, dont huit enfants, le 20 septembre 2025, à Simon Pelé, un quartier populaire de la capitale. L’organisation déplore un « massacre inexcusable » et accuse les autorités de « confondre guerre contre les gangs et guerre contre les pauvres », réclamant des comptes pour ce qu’elle qualifie de « bavure d’État ». Selon le rapport, « aucune stratégie sécuritaire, aucune lutte contre le banditisme ne saurait justifier l’assassinat de jeunes enfants qui méritaient l’encadrement et la protection de l’État haïtien ».

Tout a commencé le 20 septembre 2025, à la tombée de la nuit. Dans la localité de Simon Pelé, coincée entre Delmas et Cité Soleil, le chef de gang Steevenson Albert, alias Djouma, organisait une fête d’anniversaire grandiose. Des enfants du quartier étaient invités, des cadeaux et de l’argent liquide avaient été promis, et le disc-jockey Marc Bélot, alias DJ Lakou, animait la soirée. À 19h25, alors que des dizaines d’enfants attendaient la distribution des jouets, un premier drone kamikaze a explosé sur la zone dite Nan Pak. Quelques secondes plus tard, un deuxième appareil s’est écrasé près du système de sonorisation. Le RNDDH rapporte que « des corps d’enfants ont été projetés dans toutes les directions, des maisons ont été soufflées, des cris ont envahi les ruelles étroites de Simon Pelé transformées en champ de mort ». Au total, seize morts ont été recensés, dont huit enfants, ainsi que quatre blessés graves.

Parmi les victimes, les enquêteurs du RNDDH citent Dieulanda Edmond, 6 ans, tuée alors qu’elle accompagnait sa mère acheter de la nourriture ; Olguine Florvil, 7 ans, morte à l’hôpital le lendemain après avoir été touchée à la tête par les débris du drone ; Woodelyne Grand-Jean, 5 ans, tuée sur le coup ; Daïca Saint-Louis, 3 ans, morte à Médecins Sans Frontières après avoir eu la jambe arrachée ; et la fillette Lovenchise Paul, 3 ans, tuée avec sa mère, Lovely Florvil, de 32 ans, assises devant leur maison. D’autres victimes comme Dieunica Jean, 12 ans, et son oncle Wesnel Bonnet, 24 ans, ont péri ensemble. Le RNDDH mentionne aussi la mort de Pierre Michel Jean, 28 ans, et de son père Luc Jean, 70 ans, tous deux fauchés devant leur commerce d’alcool, d’Emson Jérôme, marchand ambulant, et de Mickerlange Saindique, 30 ans, mère d’un enfant, qui tenait un commerce de friture. Le rapport souligne que plusieurs corps ont été « récupérés par le chef de gang Djouma lui-même et transportés à la morgue Alma », avant que les funérailles ne soient chantées le 4 octobre, sous la peur d’une nouvelle frappe.

Selon le RNDDH, cette tragédie illustre les dérives d’une politique de sécurité mal encadrée depuis l’annonce, le 1er mars 2025, par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, de la création d’une task force anti-gangs autorisée à utiliser des drones kamikazes. Ce même jour, une première attaque visait la base de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, chef de la coalition criminelle Viv Ansanm. L’attaque, largement médiatisée, avait provoqué la fuite temporaire du chef de gang vers la Plaine du Cul-de-Sac, avant qu’il ne regagne tranquillement Delmas 6. En sept mois, vingt opérations par drones kamikazes ont été recensées : de Village de Dieu à Grand-Ravine, de Martissant à Fontamara, de Torcel à Pernier, de Delmas 30 à Kenscoff. Le RNDDH souligne que ces frappes ont fait plus de deux cents morts parmi les bandits présumés et cent cinquante blessés, mais qu’aucun chef de gang n’a été neutralisé. « Depuis mars, aucun de ceux qui sèment la terreur n’a été touché. Seuls des jeunes recrues, souvent mineurs, et des civils innocents paient le prix du sang », peut-on lire dans le rapport.

L’organisation note que le 19 août 2025, deux agents de la Swat Team ont péri dans une explosion accidentelle de drone à Kenscoff, un drame resté sans enquête. « C’est à la suite de cet incident que les autorités ont pour la première fois reconnu publiquement l’usage de drones kamikazes », souligne le RNDDH. Moins d’un mois plus tard, le 6 septembre, onze civils étaient tués dans une frappe au centre-ville de Port-au-Prince, sans lien avec les gangs. Puis vint Simon Pelé, le 20 septembre. Depuis, la peur a gagné les quartiers populaires : « Les habitants confondent désormais le vol d’un oiseau avec celui d’un drone et fuient dans la panique », note l’organisation, évoquant notamment la psychose qui a secoué les funérailles du 4 octobre. Le 13 octobre, un autre drone est tombé près de l’Institution du Sacré-Cœur, à Turgeau, provoquant un mouvement de foule jusque dans les zones avoisinantes.

Tout au long du rapport, le RNDDH accuse le gouvernement et le Conseil présidentiel de transition (CPT) de ne pas avoir réagi à la mort des enfants de Simon Pelé. « Ni la Primature, ni le CSPN, ni le CPT ne se sont manifestés. Ce silence illustre le cynisme et l’abandon de l’État », déclare l’organisation. Elle dénonce un système sécuritaire piloté à des fins politiques, sans coordination entre les institutions. Selon ses enquêteurs, les fonds alloués au renseignement et à l’intelligence sont « dilapidés » alors qu’ils devraient permettre d’obtenir des informations fiables sur la localisation des gangs et d’éviter des victimes civiles. Le RNDDH estime que « le pilotage des drones kamikazes ne peut être confié à une équipe contrôlée par des autorités politiques » et plaide pour « une cellule de coordination intégrant la Police nationale, l’armée et les services techniques, travaillant dans le respect des principes du droit humanitaire international ».

Dans sa conclusion, l’organisation rappelle qu’Haïti est signataire de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant, dont l’article 6 stipule que « tout enfant a un droit inhérent à la vie » et que l’article 38 impose à l’État de « respecter et faire respecter les règles du droit humanitaire international applicables aux enfants dans les situations de conflit ». Pour le RNDDH, les opérations de drones menées dans des zones civiles violent clairement ces dispositions. « Les principes de distinction et de précaution imposent aux forces de sécurité de toujours différencier civils et cibles armées. Les frappes du 20 septembre montrent que cette distinction n’a pas été respectée », écrit-il. Le rapport appelle le gouvernement à « renoncer à la politique de l’aveuglement technologique » et à « recentrer les moyens sur la protection des vies humaines ».

Le RNDDH souligne que malgré plus de 200 morts recensés parmi les membres présumés des gangs depuis mars, les chefs notoires demeurent intouchables : Jimmy Chérizier (Barbecue), Johnson André (Izo), Jean Renel Destina (Ti Lapli), Christ-Roi Chéry (Krisla), Jeff Larose (Gwo Lwa), Wilson Joseph (Lanmò San Jou) ou encore Vitelhomme Innocent. Ceux-ci continuent de se déplacer librement, de s’afficher sur les réseaux et de consolider la coalition Viv Ansanm. Le rapport cite des exemples de déplacements récents : le 10 avril, Gwo Lwa et Lanmò San Jou ont pris le contrôle de Mirebalais ; le 16 juillet, Barbecue s’est rendu à Saut-d’Eau pour les festivités locales aux côtés des mêmes chefs ; et le 31 août, Krisla s’est rendu à Canaan pour sceller l’alliance de la coalition. « Ces déplacements témoignent d’un défi ouvert à l’État et d’une défaillance de ses services de renseignement », commente le RNDDH.

L’organisation va plus loin en dénonçant « la duplicité du discours officiel » selon lequel « la peur aurait changé de camp ». En réalité, affirme-t-elle, « c’est la population qui vit dans la peur, pas les gangs ». À Simon Pelé, les survivants racontent la terreur, les cauchemars des enfants rescapés, les maisons détruites, la panique à chaque bourdonnement dans le ciel. « Les drones censés protéger les citoyens sèment désormais la mort et la peur », résume le rapport. Le RNDDH s’indigne que des familles aient dû accepter l’aide du chef de gang Djouma pour enterrer leurs enfants. « Cette humiliation nationale prouve la faillite morale et institutionnelle de l’État », conclut l’organisation.

Dans un passage particulièrement critique, le RNDDH évoque la responsabilité politique directe du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, instigateur de la task force du 1er mars. Il estime que « le chef du gouvernement doit s’expliquer sur les opérations menées sous son autorité et sur l’absence de cadre légal encadrant l’usage des drones létaux ». Le rapport invite également le Conseil présidentiel de transition à se prononcer publiquement sur cette affaire, qu’il qualifie d’« urgence morale et institutionnelle ».

Le RNDDH exige que les autorités mettent immédiatement à disposition des forces de l’ordre les fonds de l’État destinés au renseignement, garantissent la protection des civils lors des interventions, et contactent les parents et proches des victimes pour les accompagner selon leurs besoins spécifiques. Il appelle la communauté internationale, notamment les Nations Unies et l’UNICEF, à « suivre de près la situation des enfants haïtiens désormais exposés à la guerre des drones dans les zones urbaines ».

Pour l’organisation, le massacre de Simon Pelé n’est pas un accident, mais « la conséquence prévisible d’une politique de sécurité improvisée et opaque ». Son dernier avertissement résonne comme un acte d’accusation : « Les drones, censés protéger la République, sont devenus les instruments de sa honte. Tant que l’État haïtien confondra sécurité et destruction, les enfants de ce pays ne seront jamais à l’abri, ni des balles des gangs, ni des bombes de ceux censés les défendre. »

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