Immigré contre immigrés : le paradoxe Berny Jacques et la politique de la dureté assumée

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Éditorial:

Par Francklyn B. GEFFRARD

La proposition de loi HB 1307 portée par le représentant floridien Berny Jacques, lui-même immigrant haïtien naturalisé, intervient à un moment critique où plus de 350 000 Haïtiens protégés par le TPS risquent la déportation sous l’administration Trump. Cette concomitance soulève une interrogation fondamentale : comment comprendre qu’un immigrant cible d’autres immigrants au nom d’une politique répressive qu’il n’aurait peut-être jamais pu surmonter lui-même ? S’agit-il d’une trahison identitaire, d’un calcul politique, ou de l’expression froide d’une idéologie assumée ?

MIAMI, mercredi 14 janvier 2026 (RHINEWS)- Il existe des lois injustes. Il existe aussi des lois humiliantes. La proposition HB 1307 portée par le représentant floridien Berny Jacques appartient à une catégorie encore plus troublante : celle des textes répressifs élaborés par ceux-là mêmes qui n’auraient jamais pu survivre à un tel arsenal s’il avait existé plus tôt. Immigrant né en Haïti, aujourd’hui naturalisé et élu républicain, Berny Jacques s’emploie désormais à fermer la porte derrière lui avec une violence politique méthodique, froide et assumée.

HB 1307 ne relève ni de la simple régulation ni de la gestion administrative de l’immigration. Elle constitue une entreprise d’écrasement social. Le texte vise à rendre la vie des immigrés sans statut légal matériellement invivable : interdiction d’accéder à des licences professionnelles, exclusion des services financiers, suppression de tout accommodement linguistique, sanctions économiques dévastatrices contre les employeurs, et innovation juridique glaçante avec la présomption automatique de culpabilité en cas d’accident de la route. Ce n’est plus l’État de droit qui parle, c’est l’État punitif qui désigne des corps à neutraliser.

Cette offensive survient au pire moment possible pour la communauté haïtienne. Plus de 350 000 Haïtiens bénéficiant du statut de protection temporaire sont aujourd’hui sous la menace directe de déportation à partir de février 2026, dans le cadre de la politique ouvertement anti-immigration de l’administration Trump, à laquelle Berny Jacques est idéologiquement et partisanement lié. Ces hommes et ces femmes vivent majoritairement en Floride, travaillent, paient des impôts, soutiennent des secteurs entiers de l’économie. La loi Jacques, même si elle est d’échelon étatique, participe clairement à la préparation psychologique, juridique et sociale de leur mise à l’écart. Elle les désigne implicitement comme indésirables.

La question n’est donc pas anecdotique : comment un immigrant peut-il devenir l’un des architectes d’une politique qui criminalise l’existence même d’autres immigrants ? La réponse n’est ni morale ni sentimentale. Elle est politique, brutale et cynique. Berny Jacques n’agit pas par ignorance de ce que signifie l’exil, mais par calcul. Dans l’écosystème républicain floridien, la mémoire migratoire est un handicap, et la surenchère répressive une monnaie d’échange. Pour survivre politiquement, il faut frapper plus fort que les autres.

Ce mécanisme est bien connu. L’histoire politique américaine regorge de figures issues de l’immigration ou de familles immigrées qui se sont hissées au sommet en s’érigeant en procureurs de l’« immigration illégale ». Marco Rubio, fils d’exilés cubains, soutient un durcissement constant du droit d’asile et des protections humanitaires. Ted Cruz, né au Canada, fils d’un père cubain, combat avec acharnement le TPS et toute réforme migratoire inclusive. Nikki Haley, fille d’immigrants indiens, a bâti sa crédibilité nationale sur un discours de fermeté extrême contre les migrants. Dans tous ces cas, la même logique est à l’œuvre : plus l’origine est immigrée, plus la violence politique exercée contre les autres devient un gage de respectabilité idéologique.

Faut-il parler de trahison ? La tentation est forte, mais le mot est encore trop faible. Il ne s’agit pas d’une trahison raciale ou communautaire au sens étroit, mais d’une abdication morale au profit d’une loyauté partisane totale. Berny Jacques n’ignore pas ce qu’il fait. Il choisit délibérément de ne rien devoir à ceux qui lui ressemblent, de ne rien transmettre de son histoire, de ne rien réparer. Il ne défend pas la loi : il défend un ordre social fondé sur l’exclusion, dont il a su, lui, s’extraire.

Quant à son électorat du 59e district, il serait malhonnête de feindre la surprise. Conservateur, discipliné, obsédé par les thèmes de sécurité et de contrôle, cet électorat ne réclame ni nuance ni humanité. Il exige des signaux de fermeté. Berny Jacques n’a pas été élu pour tempérer les excès du système, mais pour les incarner. HB 1307 n’est pas une dérive, c’est un mandat exécuté avec zèle.