PORT-AU-PRINCE, 11 novembre 2025 (RHINEWS)– Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a adressé, ce mardi 11 novembre, une correspondance officielle au ministre de la Justice et de la Sécurité publique, le docteur Patrick Pélissier, ainsi qu’à l’inspecteur général en chef de la Police nationale d’Haïti (PNH), Frédéric Leconte, pour leur faire part de ses « graves préoccupations relatives au fonctionnement actuel de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ) ».
Dans cette lettre signée par le responsable de programmes Josy Auguste Ducen et le directeur exécutif Pierre Espérance, le RNDDH affirme que le comportement actuel de la DCPJ compromet son intégrité, sa neutralité et sa crédibilité, et met directement en péril le rôle crucial que cette direction joue dans la lutte contre la criminalité organisée.
Selon l’organisation, depuis la nomination du commissaire divisionnaire Justin Marc à la tête de la DCPJ le 18 août 2025, en remplacement du commissaire divisionnaire Pierre René François, « les dénonciations contre le fonctionnement de cette institution ne font que pleuvoir et s’empiler ». Dans sa correspondance adressée à l’Inspection générale de la PNH, le RNDDH dénonce une série de pratiques qu’il juge « graves et préoccupantes », parmi lesquelles des ingérences abusives dans des procédures judiciaires en cours, des faits de corruption et de trafic d’influence, la falsification de rapports d’enquête, la protection de proches de criminels et des suspicions de pots-de-vin dans le traitement accéléré de certains dossiers.
L’organisation évoque notamment le dossier Anvayi Hôtel / RJ Rent a Car, dans lequel la DCPJ se serait immiscée illégalement, en violation des procédures judiciaires. Le 15 août 2024, une opération menée par la DCPJ dans les locaux de l’hôtel Anvayi, situé à Clercine 14, zone Carrefour Rita, commune de Tabarre, s’était soldée par la mort de plusieurs personnes dont le propriétaire de l’établissement, Blanco Cassales, alias Gwo Fanfan, et par l’arrestation de plusieurs autres. Dans la foulée, les 17, 18 et 19 août 2024, plusieurs perquisitions ont été menées à RJ Rent a Car, entreprise voisine de l’hôtel, au cours desquelles vingt-sept véhicules ont été saisis sur ordre du commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance de la Croix-des-Bouquets, Me Carl Giovanni Aubourg.
Le 12 décembre 2024, sur requête adressée la veille à la doyenne du tribunal, la magistrate Grécia Norcéus rendait une ordonnance de confiscation des vingt-sept véhicules, lesquels furent remis à la Commission nationale de lutte contre la drogue (CONALD) et confiés au Bureau d’administration du fonds spécial (BAFOS).
Cependant, la DCPJ aurait poursuivi ses interventions en dehors du cadre légal. Le 12 avril 2025, le nouveau commissaire du gouvernement, Me Guy Alexis, sollicitait du juge de paix de la Croix-des-Missions, Jean Marie Pauyo, un nouveau scellé sur les locaux de RJ Rent a Car. Le 30 avril 2025, une nouvelle requête permit la saisie de trente-six véhicules supplémentaires. Le 21 mai 2025, la doyenne Norcéus autorisait la confiscation des locaux de RJ Rent a Car, et le lendemain, le coordonnateur de la CONALD, Carl Henry Péricles, en était informé pour transfert à la BAFOS.
Le 16 juin 2025, le BAFOS requérait du juge Pauyo le constat du bris des scellés, puis, le 24 juillet, une nouvelle ordonnance de confiscation des trente-six véhicules était rendue. Pour le RNDDH, cette succession d’actes illustre une « immixtion abusive et irrégulière de la DCPJ dans une procédure judiciaire en cours », de nature à miner la crédibilité de l’institution.
Le RNDDH cite également l’affaire du trafiquant d’armes présumé Péniel Olibri, arrêté aux États-Unis le 28 juillet 2022 par le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives et la Homeland Security, puis déporté vers Haïti le 16 juillet 2025. À son arrivée à l’aéroport international du Cap-Haïtien, il fut arrêté par le Service départemental de la police judiciaire du Nord pour trafic illicite d’armes et de munitions et association de malfaiteurs en complicité avec Evens Dorsainvil et Fabiola Charles, ses deux acolytes demeurant encore aux États-Unis.
Le dossier fut transféré le 2 octobre 2025 par le Bureau des affaires criminelles (BAC) au parquet de Port-au-Prince et confié au substitut du commissaire du gouvernement Gérald Bélony Norgaisse, qui, selon le RNDDH, « a vite fait de libérer Péniel Olibri ». L’organisation affirme qu’une entente aurait été conclue entre la DCPJ, le parquet et la famille du prévenu vivant aux États-Unis, en vertu de laquelle une somme de six mille dollars américains aurait été versée pour obtenir sa libération.
Les commissaires divisionnaires Berson Soljour, chef de cabinet du directeur général de la PNH, et Justin Marc, directeur de la DCPJ, sont expressément indexés dans cette affaire. « À la garde à vue de la DCPJ, il se dit que les dossiers ne sont traités avec célérité qu’à coups de milliers de dollars américains », rapporte le RNDDH, qui y voit la preuve d’une corruption endémique au sein de la direction.
L’organisation souligne en outre que la DCPJ, chargée de constater les infractions, de mener des enquêtes et d’identifier les auteurs de crimes, doit pouvoir travailler « en toute indépendance et dans la sérénité ». Or, le comportement de ses dirigeants actuels serait, selon elle, en totale contradiction avec cette mission.
Dans son courrier, le RNDDH affirme que « l’actuel responsable de la DCPJ oriente les enquêtes dans le sens qui lui convient, dénature ou falsifie des rapports d’enquête, protège des agents du BAFOS et de la DCPJ impliqués dans des vols et détournements d’objets saisis au nom de la justice », tout en manifestant une « permissivité inquiétante vis-à-vis de personnes proches de bandits armés ».
Ces agissements, écrit l’organisation, « prouvent que la DCPJ est sens dessus dessous et que son directeur actuel agit totalement en dehors du cadre légal et procédural, sans tenir compte des impacts de son comportement sur le bon fonctionnement de l’institution, ce qui rend l’atmosphère de travail explosive ».
Dans une mise en garde claire, le RNDDH exhorte l’Inspection générale à enquêter de toute urgence et à « communiquer les conclusions de ses investigations au directeur général de la PNH et au ministre de la Justice et de la Sécurité publique, en vue du redressement immédiat de la situation ». « Dans un contexte où la confiance de la population envers les institutions publiques est fragilisée, il est impératif de préserver la DCPJ contre toute tentative d’instrumentalisation politique ou personnelle », insiste le RNDDH.

