Haïti/Droits humains : 719 détenus entassés au CERMICOL prévu pour 100 personnes, le RNDDH dénonce des traitements « cruels, inhumains et dégradants »…

Un detenu dans une prison haitienne/image d'illustration...

PORT-AU-PRINCE, lundi 9 mars 2026 (RHINEWS)- Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a tiré la sonnette d’alarme sur la situation des personnes incarcérées au Centre de Rééducation des Mineurs en Conflit avec la Loi (CERMICOL), dénonçant des « traitements cruels, inhumains et dégradants » et appelant les autorités haïtiennes à agir de toute urgence face à la surpopulation carcérale et aux graves violations des droits humains constatées dans ce centre pénitentiaire.

Dans un rapport publié le 9 mars 2026, l’organisation indique avoir décidé d’alerter l’opinion publique en raison « des conditions générales dans lesquelles sont gardées les personnes incarcérées au Centre de Rééducation des Mineurs en Conflit avec la Loi (CERMICOL) ainsi que de leur statut juridique », tout en exigeant « la fin immédiate des traitements cruels, inhumains et dégradants infligés aux détenus ». 

Selon le document, depuis 2023, le CERMICOL a été converti en complexe pénitentiaire pour accueillir des détenus provenant notamment des prisons civiles de Port-au-Prince, de Croix-des-Bouquets et de Cabaret, ainsi que les garçons mineurs en conflit avec la loi. Cette situation découle notamment de l’évasion de 145 femmes de la prison civile de Cabaret le 22 septembre 2022, puis de la décision prise le 20 mai 2023 de transférer femmes et filles vers le CERMICOL en raison de menaces persistantes contre cet établissement. La crise s’est aggravée après l’attaque de la prison civile de Port-au-Prince le 2 mars 2024, qui a entraîné l’évasion de 3 609 détenus, tandis que les 70 hommes restés sur place ont été transférés au CERMICOL le 3 mars 2024. Dans la nuit du 2 au 3 mars 2024, la prison civile de Croix-des-Bouquets a également été attaquée, provoquant l’évasion de 1 450 détenus. Depuis lors, les hommes faisant l’objet d’ordres de dépôt par les juridictions de Port-au-Prince et de Croix-des-Bouquets sont aussi incarcérés dans ce centre. 

Le RNDDH souligne que cette situation a conduit à une cohabitation problématique entre mineurs, hommes adultes, femmes et filles. « Aujourd’hui donc, les mineurs cohabitent étroitement avec les hommes et subissent leur influence », indique l’organisation, précisant que les femmes et les filles sont confinées dans un espace exigu séparé du reste de l’enceinte par une petite barrière afin d’éviter tout contact physique avec les détenus masculins. 

Le CERMICOL compte actuellement seize cellules, dont neuf pour les hommes, deux pour les garçons et cinq pour les femmes et les filles. Parmi ces dernières, le dispensaire ainsi qu’une petite cellule munie d’une toilette sont utilisés pour les détenir, obligeant certaines à dormir autour des installations sanitaires « dans l’indignité la plus totale ». L’établissement ne dispose plus de toilettes fonctionnelles, contraignant les détenus à « déféquer dans des sachets et des seaux » récupérés ensuite par d’autres prisonniers pour être jetés. 

Conçu à l’origine pour accueillir 100 mineurs, le centre héberge aujourd’hui plus de sept fois sa capacité, avec 719 personnes incarcérées au 5 mars 2026. Parmi elles figurent 142 femmes, dont 126 en détention préventive et 16 condamnées, 15 filles mineures dont 14 en attente de jugement et une condamnée, 87 garçons mineurs tous en attente de jugement, ainsi que 475 hommes, dont 469 en détention préventive et seulement 6 condamnés. 

La transformation des infrastructures du centre a également affecté les activités éducatives et récréatives. L’espace qui servait auparavant de cour de récréation pour les mineurs n’est plus utilisé à cette fin depuis 2023, tandis que les anciennes salles de classe ont été converties en cellules pour accueillir les détenus adultes. Les garçons n’ont plus accès à aucune activité sportive et les hommes « ne sont jamais autorisés à sortir de leur cellule ». 

Le rapport met aussi en évidence la situation juridique jugée alarmante des personnes détenues. Sur les 719 prisonniers du CERMICOL, seulement 23 ont été condamnés, soit 3 % de la population carcérale, tandis que 97 % sont en attente de jugement. Le RNDDH précise que « 0 % des garçons, 1 % des hommes, 7 % des filles et 11 % des femmes sont condamnés », estimant que ces détenus sont « carrément oubliés en prison ». 

L’organisation cite 31 cas illustrant cette détention préventive prolongée. Parmi eux figurent notamment Théodore Kesnel, Symil Lireste et Pierre Gisnol, détenus pour viol depuis sept ans, Étienne Hilerdieu alias Tibòs incarcéré depuis sept ans pour viol sur mineure, Bernard Teshly alias Marasa détenu depuis sept ans pour assassinat, vol à mains armées et association de malfaiteurs, ainsi que Dorismond Ronald et Jeune Raynold Kendy, incarcérés depuis huit ans pour meurtre et viol respectivement. D’autres détenus, comme Gélius Gerimé et Pierre Henry Chardy, attendent leur jugement depuis quatorze ans, tandis que Pierre Sonson est détenu depuis quinze ans et Celidor Dieulin depuis seize ans pour vol à mains armées, association de malfaiteurs et tentative d’assassinat. 

Le RNDDH souligne également le cas de Dorismond Ronald, né en 2004 et détenu depuis huit ans, qui a atteint sa majorité civile en prison, ainsi que celui de Dorissaint Wilky alias Tiga, incarcéré depuis 2016 et qui affirme « ne pas comprendre pourquoi les autorités judiciaires ne veulent pas se pencher » sur les dossiers de détenus en attente de jugement depuis plusieurs années. 

Parmi les femmes concernées figurent Nathalie Clément, âgée de 46 ans et détenue depuis 13 ans sans jugement, Blondine Jean Baptiste emprisonnée depuis 10 ans, Marlène Orvilus qui attend d’être jugée depuis 13 ans, ainsi que Jean Eddy Pierre, incarcéré depuis le 10 janvier 2013 alors qu’il avait 25 ans et qui espère toujours être jugé à l’âge de 38 ans. Emmanuel Préval, arrêté le 22 juin 2013 et resté volontairement en prison lors de l’évasion de mars 2024, voit pour sa part son état de santé se détériorer alors qu’il attend toujours une décision judiciaire. 

Le rapport évoque également la situation sanitaire préoccupante au CERMICOL. Trente-sept hommes souffrent de malnutrition, tandis que certains détenus sont atteints de tuberculose, de gratelle ou d’infections cutanées. Cinq femmes présentent des troubles mentaux et une autre, âgée de 61 ans et condamnée à perpétuité, souffre de graves problèmes de santé, se déplace en fauteuil roulant et souffre d’incontinence. La transformation du dispensaire en cellule, occupée par 36 femmes et filles, entraîne par ailleurs une cohabitation entre détenus malades et non malades, ce qui accroît les risques de contagion. 

Le RNDDH dénonce également les conditions de travail du personnel pénitentiaire de la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP), confronté à un manque d’effectifs et à un matériel de bureau « inexistant, insuffisant ou défectueux », avec des ordinateurs défaillants, des imprimantes souvent sans encre et des mobiliers vétustes, alors que quatre administrations pénitentiaires partagent les mêmes installations. 

Estimant que la situation actuelle viole les normes constitutionnelles et internationales relatives au respect de la dignité humaine, l’organisation appelle l’État haïtien à agir rapidement. Elle demande notamment aux autorités de se pencher sur le cas des détenus en attente de jugement depuis plusieurs années, d’organiser de manière continue des audiences correctionnelles et criminelles pour désengorger le centre, de fournir une assistance médicale aux détenus malnutris ou malades, d’assurer une prise en charge des cinq femmes souffrant de troubles mentaux et de fixer une durée maximale de détention préventive au-delà de laquelle les personnes devraient être libérées si l’instruction judiciaire n’aboutit pas. 

« Il est temps pour les autorités étatiques de se pencher sérieusement sur l’incapacité de la Justice à jouer le rôle qui lui est imparti », conclut le RNDDH, qui estime que la surpopulation du CERMICOL résulte en grande partie de « la défaillance chronique de l’appareil judiciaire haïtien » et de l’absence d’audiences criminelles régulières.