PORT-AU-PRINCE, jeudi 12 juin 2025 (RHINEWS) — À l’occasion du trentième anniversaire de la Police nationale d’Haïti (PNH), le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH) publie un rapport sans concession sur l’état de l’institution policière. Intitulé « Nécessité d’une force adaptée aux besoins sécuritaires du pays », le document dresse un diagnostic sévère de l’appareil sécuritaire haïtien, en soulignant que la PNH, malgré son rôle central, n’est pas en mesure de répondre efficacement aux défis sécuritaires contemporains.
Dans un pays en proie à la montée de la criminalité, à la prolifération des gangs et à la violence armée qui s’étend bien au-delà de la capitale, le CARDH estime que « la police nationale est aujourd’hui dépassée par le niveau d’insécurité et de criminalité auquel le pays est confronté ». De janvier à juin 2025, au moins seize policiers ont été tués, sans compter les quatre militaires et un agent de la MMAS également abattus par les gangs. Le rapport évoque un corps policier essoufflé, sous-équipé et profondément affecté par l’impunité et les interférences politiques qui minent son efficacité opérationnelle.
Selon le CARDH, les origines des défaillances remontent aux conditions mêmes de la création de la PNH en 1994, consécutive au démantèlement des Forces Armées d’Haïti. La force publique issue de cette réforme, bien qu’institutionnellement civile, a très vite été rattrapée par les intérêts politiques, les luttes internes de commandement, et un manque chronique de moyens humains et matériels. Le rapport souligne que certaines unités spécialisées continuent de recevoir des ordres directement d’autorités politiques, au mépris de la chaîne de commandement, alors même que des efforts ont été observés pour tenter d’affranchir l’institution de ces influences.
Le CARDH dénonce également les conséquences dramatiques du sous-équipement de la PNH. La police n’a pas été adaptée à l’évolution de la criminalité depuis la fin des années 1990. Ce déséquilibre structurel a conduit à un corps incapable de remplir efficacement sa mission de protéger et de servir. En 2024, 34 policiers avaient été tués. En 2025, le rythme s’accélère. Le rapport rappelle les épisodes les plus tragiques, notamment l’assassinat de cinq policiers d’élite lors de l’opération de Village-de-Dieu en mars 2021, dont les corps avaient été mutilés. Malgré les déclarations du Premier ministre de l’époque, Joseph Jouthe, reconnaissant une défaillance dans la transmission des ordres, aucune sanction n’avait été prononcée.
Le centre de recherche s’inquiète aussi de la culture de l’impunité qui règne au sein même de l’institution. Il évoque des rapports internes faisant état d’attentats planifiés contre les forces de l’ordre par des membres haut placés, sans qu’aucune enquête sérieuse ou sanction administrative ne soit engagée. Ces dérives alimentent le sentiment d’abandon chez les policiers, d’autant plus que les conditions de travail, les perspectives de carrière, et les dispositifs de protection sociale sont, selon le CARDH, largement insuffisants.
Trente ans après sa fondation, la PNH continue de souffrir de divisions internes, de l’absence de protections juridiques pour ses cadres supérieurs, et d’un déficit de leadership. Le CARDH rappelle que plusieurs anciens directeurs généraux de la police ont dû s’exiler, faute de garanties à la fin de leur mandat. Cette instabilité contribue à une gouvernance hésitante et peu durable.
Le rapport propose une réforme en profondeur du cadre légal régissant la PNH, en vue d’adapter l’institution aux mutations sécuritaires actuelles. Il insiste sur la nécessité d’un haut commandement cohérent et responsabilisé, d’un corps professionnel équipé convenablement, d’une formation renforcée, d’un effectif adapté aux normes internationales, ainsi que d’une réponse spécifique aux gangs à travers la création ou la consolidation d’unités spécialisées. Il appelle aussi à la mise en place d’une unité aérienne, capable d’offrir une supériorité tactique dans les zones inaccessibles, grâce à l’usage de drones ou d’hélicoptères.
Mais pour le CARDH, les défis de la PNH ne peuvent être dissociés du rôle de l’autorité politique. Il pointe l’absence de plan de sécurité national cohérent, l’insuffisance d’un budget réellement axé sur la sécurité, et l’hypercentralisation des décisions dans les mains du Conseil Supérieur de la Police Nationale, un organe politique présidé par le Premier ministre. Le centre déplore que cet organe intervienne dans des décisions opérationnelles quotidiennes comme les nominations, les transferts, ou encore les formations, entravant l’autonomie fonctionnelle de la direction générale de la police.
Le document met en garde contre le risque de maintenir un statu quo qui ne sert ni les citoyens ni l’État. Il affirme que sans volonté politique forte, sans réforme stratégique et sans engagement budgétaire conséquent, la PNH ne pourra jouer pleinement son rôle dans la reconstruction d’un État de droit. « La sécurité n’est ni un slogan ni un stratagème politique, c’est un engagement d’État, un pilier pour toute reconstruction nationale », conclut le CARDH.

